MICHONNET, L’ABBÉ, ADRIENNE
L’ABBÉ, _entrant par le fond_
Que vois-je? mademoiselle Lecouvreur chez M. le prince de Bouillon!...
Est-ce que cela nous annoncerait un contre-ordre?... Est-ce qu’on ne
vous verrait pas ce soir?...
ADRIENNE
Si, vraiment! plus que jamais je dois tenir ma parole à M. le prince, et
je viendrai.
L’ABBÉ
Je respire! car je connais des dames qui se font une grande fête de vous
voir et de vous entendre; par malheur il pourra bien vous manquer un de
vos enthousiastes, de vos fanatiques...
MICHONNET
Qui donc?
L’ABBÉ
Ce pauvre comte de Saxe!
ADRIENNE, _à part_
Qu’entends-je?
L’ABBÉ
Il lui arrive l’aventure la plus piquante et la plus originale... Mon
état est d’apprendre les nouvelles et de les répandre, et je tiens
celle-ci de bonne source... Imaginez-vous qu’il ne s’agissait de rien
moins, pour lui, que de partir cette semaine pour conquérir la
Courlande, et de là, devenir grand-duc... roi, que sais-je? (_Riant._)
Et vous ne devineriez jamais qui lui enlève sa couronne? qui l’arrête au
milieu de sa conquête?
MICHONNET
Non!
L’ABBÉ, _riant toujours_
Une lettre de change de soixante-dix mille livres...
MICHONNET, _étonné_
Comment dites-vous?
L’ABBÉ
Que l’ambassadeur de Russie a rachetée par-dessous main afin de vaincre
par huissier et de faire prisonnier, sans combats, le général qu’il
redoutait.
MICHONNET, _étonné_
Ce n’est pas possible!
L’ABBÉ, _riant toujours_
Je vous l’atteste! Et le plus curieux... c’est que cette lettre de
change était d’abord entre les mains d’un comte de Kalkreutz...
MICHONNET, _vivement_
Un Suédois!
L’ABBÉ
Vous le connaissez?
MICHONNET, _avec colère et regardant Adrienne_
Oui... certes...
L’ABBÉ
Et il paraît que c’est une maîtresse du comte de Saxe, une grande
dame!...
ADRIENNE, _vivement_
Une grande dame!...
L’ABBÉ
Que par malheur je ne connais pas encore, mais que j’espère bien
découvrir... qui, dans un transport de jalousie, a dénoncé ce fait à
l’ambassadeur tartare; de sorte qu’en ce moment le héros saxon, sans
sceptre et sans armée, gémit sous les verrous, attendant que la
politique ou l’amour vienne le délivrer... Voilà l’aventure primitive,
je vous la donne... je vous la livre... permis à vous de l’embellir et
de l’orner!... Je vais la confier aux méditations de M. de Bouillon...
un savant qui aime à traiter ces sujets-là.
(_Il sort par la porte à gauche; Michonnet remonte après lui le
théâtre, le suit des yeux quelques instants, puis redescend à
droite._)
SCÈNE IV
ADRIENNE, MICHONNET
MICHONNET, _à Adrienne qui, silencieuse, baisse les yeux_
Ce que je viens d’entendre est donc vrai... le comte de Saxe est celui
que tu aimes?
ADRIENNE, _à voix basse_
Oui.
MICHONNET
Et que tu veux délivrer?
ADRIENNE, _de même_
Oui.
MICHONNET
Au prix de ta fortune?
ADRIENNE, _avec passion_
Au prix de tout mon sang!
MICHONNET
Mais tu n’as donc pas entendu qu’il ne t’aimait pas, qu’il en aimait une
autre?
ADRIENNE
Je le sais!
MICHONNET
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
Reviews
Reviews
No reviews yet
Be the first to share your thoughts on this work.
Join the Discussion
Join the discussion
Sign in to leave a comment or review.
Sign InorCreate an account