DE GRIGNON. Et j'ouvrais la bouche pour m'écrier: Je ne suis pas
monsieur de Flavigneul. Mais vous êtes entrée, et soudain, à votre vue,
j'ai eu honte de mes terreurs, j'ai senti que je pouvais faire de
grandes choses, pourvu que vous fussiez là! Ainsi, rassurez-vous, je ne
trahirai pas monsieur de Flavigneul; tout ce que je vous demande, c'est
de ne pas m'abandonner ... soyez là quand le préfet reviendra ... soyez
là quand on me signifiera ma sentence, soyez là quand.... Je suis
capable de tout ... même de recevoir pour un autre dix balles au travers
du corps, pourvu qu'en les recevant je vous entende dire ... je suis là!
LA COMTESSE, _lui prenant la main_. Brave garçon, car vous êtes brave,
je vous connais mieux que vous-même; c'est votre imagination qui
s'effraie ... ce n'est pas votre coeur.
DE GRIGNON. Bien, bien, parlez-moi ainsi!...
LA COMTESSE. Il ne vous manque qu'un bon danger qui vous saisisse à
l'improviste.
DE GRIGNON. Eh bien! il me semble que j'ai ce qu'il me faut.[187]
SCÈNE XII
LES PRÉCÉDENTS, MONTRICHARD.
MONTRICHARD. Je ne puis attendre plus longtemps ... madame!... monsieur
le président de la cour prévôtale....
LA COMTESSE. Vient d'arriver....
MONTRICHARD. Oui, madame!... il faut que monsieur de Flavigneul se
décide à parler ... ou qu'il me suive!
DE GRIGNON, _hardiment_. Eh bien! je vous suis!
MONTRICHARD. Que dites-vous?
DE GRIGNON, _avec exaltation_. Mon parti est pris; le conseil de guerre,
la cour prévôtale, le peloton ... le feu de file[188]....
LA COMTESSE, _effrayée_. Y pensez-vous?
DE GRIGNON, _de même_. Dix balles en pleine poitrine!... ça m'est
égal!... une fois, que j'y suis, ça m'est égal.... (_A la comtesse._) Je
suis le fils de ma mère. (_A Montrichard._) Partons, monsieur.
MONTRICHARD. Vous le voulez?... partons!
LA COMTESSE. Un instant ... un instant.
DE GRIGNON. Non, non, partons.
LA COMTESSE. Calmez-vous ... j'aurais d'abord une ou deux questions
importantes à adresser à monsieur le baron.
MONTRICHARD. Des questions importantes?
LA COMTESSE. Oui! monsieur le baron. A quelle heure avez-vous arrêté
votre prisonnier?...
MONTRICHARD. Il y a une heure à peu près ... mais je ne vois pas....
LA COMTESSE. Dites-moi, baron, vous avez dû beaucoup voyager dans votre
département?...
MONTRICHARD. Sans doute, madame; mais, encore une fois....
LA COMTESSE. Alors, combien faut-il de temps pour aller d'ici à Mauléon
sur un bon cheval?
MONTRICHARD. Trois petits quarts d'heure!... Mais quel rapport....
LA COMTESSE. Et de Mauléon à la frontière? toujours sur un bon cheval?
MONTRICHARD. Dix minutes, mais ...
LA COMTESSE. Trois quarts d'heure et dix minutes ... total
cinquante-cinq minutes.
MONTRICHARD. Oh! c'est trop fort, partons!
LA COMTESSE. Mais attendez donc!... Quel homme!... j'ai encore une
dernière question à vous faire. Monsieur le président de la cour
prévôtale que vous attendiez, ne vous a-t-il pas été envoyé de Paris, et
n'est-ce pas, si je ne me trompe, un ancien sénateur!...
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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