“S’ennuyant peut-être un peu, comme on a pu l’entrevoir, dans sa
profession d’avocat, Danton ne demandait point de distraction à des
plaisirs qui auraient pu prendre sur les ressources nécessaires à son
existence. Gagnant fort peu dans ses travaux de palais, il n’aurait pas
voulu ajouter à la gêne de sa position en contractant des dettes; il
était fort rangé, toujours avec une petite réserve d’économies qui lui
permettait de rendre des services sans en demander lui-même. Après son
frugal repas chez un traiteur, dont la maison était nommée l’_Hôtel de la
Modestie_, il prenait une demi-tasse de café et jouait quelques parties
de dominos. Ajoutez, de temps en temps, le spectacle d’une tragédie
classique au Théâtre-Français, voilà toute la defense et tous les
amusements du jeune avocat.
“Un café où se rendait le plus habituellement Danton s’appelait _Café
de l’École_, parce qu’il était situé sur ce quai, presque au coin de
la place qui a conservé ce nom. C’était un rendez-vous très fréquenté
par les hommes de loi qui se trouvaient rapprochés du Châtelet et du
Palais de Justice. La rigueur du costume et de la coiffure, espèce de
signalement perpétuel, avait cet avantage qu’on n’était pas tenté de se
commettre.
“Les maîtres des cafés, alors peu nombreux dans Paris, étaient eux-mêmes
des bourgeois d’honnête allure. Ils maintenaient le bon ton de leur
maison par leur civilité. Ils faisaient rarement fortune, à l’exception
de deux ou trois qui étaient de premier rang. Le _Café de l’École_
n’était pas précisément à ce niveau; mais il était l’un de ceux qui
avaient la meilleure réputation. Nous croyons voir encore le maître de la
maison avec sa petite perruque ronde, son habit gris et sa serviette sous
le bras. Il était rempli de prévenances pour ses clients, et il en était
traité avec une considération cordiale. Une femme des plus recommandables
et fille de la maison, aussi douce que gracieuse, tenait le comptoir.
Parmi les habitués, qui paraissaient s’arrêter avec un intérêt
particulier à ce comptoir, on put remarquer un jeune avocat qui, d’abord
fort gai et jovial, parut quelque temps après plus sérieux. Ce jeune
avocat était Danton; il avait cru d’abord ne causer que généralement et
sans conséquence avec les dames du comptoir; son cœur s’y était pris, et
Danton était amoureux. Mademoiselle Gabrielle Charpentier n’avait pas
songé à se défier des assiduités de Danton; elle se trouva bientôt, à son
insu, préoccupée du même sentiment. Sans être dans le secret de cette
inclination, le père et la mère Charpentier ne furent pas très surpris
quand la main de leur fille leur fut demandée par le jeune avocat. La
vivacité de son caractère leur fit craindre un moment de consentir à
cette union; mais il avait su toucher le cœur de Gabrielle. Lorsqu’on
disait: _Qu’il est laid!_ elle répétait, presque comme l’avait dit une
femme au sujet de Lekain: _Qu’il est beau!_ Elle admirait son esprit, que
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