“Voulant juger la valeur du nouvel arrivant, les avocats, sous prétexte
de bienvenue, et sans l’avoir averti à l’avance, lui firent subir une
épreuve en latin. On lui imposa pour sujet l’exposé de la situation
morale et politique du pays dans ses rapports avec la justice.
C’était, comme Danton l’a dit depuis, _lui proposer de marcher sur des
rasoirs_.... Il ne recula point. Saisissant même comme une bonne fortune
la difficulté inattendue dans laquelle on croyait l’enlacer, il s’en tira
avec éclat, et laissa ses auditeurs dans l’étonnement de sa présence
d’esprit et de la décision de son caractère. Il ne craignit point
d’aborder la politique qui commençait a pénétrer en toute affaire, et
qui était peut-être ici une cause secrète du piège qui lui était tendu.
On espérait surprendre en défaut un jeune avocat qui levait la tête et
annonçait des principes d’indépendance. Danton, en homme de talent habile
à triompher des plus grandes difficultés, osa parler des choses les plus
actuelles; il dit que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme
membre d’une corporation consacrée à la défense des intérêts privés et
publics de la société, il désirait que le gouvernement sentît assez la
gravité de la situation pour y porter remède par des moyens simples,
naturels et tirés de son autorité; qu’en présence des besoins impérieux
du pays, il fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le
clergé, qui étaient en possession des richesses de la France, devaient
donner l’exemple; que, quant a lui, il ne pouvait voir dans la lutte du
parlement, qui éclatait alors, que l’intérêt de quelques particuliers
puissants qui combattaient les ministres, mais sans rien stipuler au
profit du peuple. Il déclarait qu’à ses yeux l’horizon apparaissait
sinistre, et qu’il sentait venir une révolution terrible. Si seulement on
pouvait la reculer de trente années, elle se ferait amiablement par la
force des choses et le progrès des lumières. Il répéta dans ce discours,
qui ressemblait au cri prophétique de Cassandre: _Malheur à ceux qui
provoquent les révolutions, malheur à ceux qui les font!_
“Plusieurs fois les vieux avocats qui avaient tendu ce piège à Danton
voulurent interrompre son improvisation. Ils avaient cru entendre des
mots qui les effrayaient, tels que _motus populorum, ira gentium, salus
populi suprema lex_.... Les jeunes gens qui, récemment sortis des
collèges, avaient le droit de comprendre le latin mieux que les anciens,
qui l’avaient oublié ou ne l’avaient jamais su, répondaient à leurs vieux
confrères qu’ils avaient mal entendu, que le récipiendaire était resté
dans une mesure parfaite, irréprochable.
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