Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissons le vent gémir et le flot murmurer.
Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!
Je veux rêver, et non pleurer.
Mon image en son coeur se grava la première,
Comme dans l'oeil qui s'ouvre, au matin, la lumière;
Elle ne regarda plus rien après ce jour:
De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!
Elle me confondait avec sa propre vie,
Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie
De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux
Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.
Elle ne pensait plus au temps, à la distance,
L'heure seule absorbait toute son existence:
Avant moi, cette vie était sans souvenir,
Un soir de ces beaux jours était tout l'avenir!
Elle se confiait à la douce nature
Qui souriait sur nous, à la prière pure
Qu'elle allait, le coeur plein de joie et non de pleurs,
A l'autel qu'elle aimait répandre avec ses fleurs;
Et sa main m'entraînait aux marches de son temple,
Et, comme un humble enfant, je suivais son exemple,
Et sa voix me disait tout bas: "Prie avec moi;
Car je ne comprends pas le ciel même sans toi!"
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissons le vent gémir et le flot murmurer.
Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!
Je veux rêver, et non pleurer.
Voyez, dans son bassin, l'eau d'une source vive
S'arrondir comme un lac sous son étroite rive,
Bleue et claire, à l'abri du vent qui va courir
Et du rayon brûlant qui pourrait la tarir.
Un cygne blanc nageant sur la nappe limpide,
En y plongeant son cou qu'enveloppe la ride,
Orne sans le ternir le liquide miroir
Et s'y berce au milieu des étoiles du soir;
Mais si, prenant son vol vers des sources nouvelles,
Il bat le flot tremblant de ses humides ailes,
Le ciel s'efface au sein de l'onde qui brunit,
La plume à blancs flocons y tombe et la ternit,
Comme si le vautour, ennemi de sa race,
De sa mort sur les flots avait semé la trace;
Et l'azur éclatant de ce lac enchanté
N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.
Ainsi, quand je partis, tout trembla dans cette âme;
Le rayon s'éteignit, et sa mourante flamme
Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir.
Elle n'attendit pas un second avenir,
Elle ne languit pas de doute en espérance,
Et ne disputa pas sa vie à la souffrance;
Elle but d'un seul trait le vase de douleur,
Dans sa première larme elle noya son coeur;
Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle,
Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile,
Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,
Et s'endormit aussi; mais, hélas! loin du soir!
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissons le vent gémir et le flot murmurer.
Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!
Je veux rêver, et non pleurer.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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