« Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science
des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui
fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices
mobiles, il me paraît que l’art où excellèrent successivement Fuster,
Schoeffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a
atteint à son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne
confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en
réalité facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts. »
Ce fut un toile d’interruptions et d’interpellations parmi mes amis et
auditeurs, des: oh! étonnés, des: ah! ironiques, des: eh! eh! remplis
de doute et, se croisant, de furieuses dénégations: « Mais c’est
impossible!... Qu’entendez-vous par là? » J’eus quelque peine à
reprendre la parole pour m’expliquer plus à loisir.
« Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je
vais vous exposer sont d’autant moins affirmatives qu’elles ne sont
[Illustration]
aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles
qu’elles m’arrivent, avec une apparence de paradoxe; mais il n’y a
guère que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles
prophéties des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd’hui déjà en
partie réalisées.
« Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir
repousse chaque jour davantage la fatigue
et qu’il recherche avidement ce qu’il appelle le confortable,
c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la
dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la
lecture, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, amène vivement une
grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une
attention soutenue qui consomme une forte partie de nos phosphates
cérébraux, mais encore elle ploie notre corps en diverses attitudes
lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux,
format du _Times_, à déployer une certaine habileté dans l’art de
retourner et de plier les feuilles; elle surmène nos muscles tenseurs,
si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si c’est au livre que
nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les
chasser tour àtour l’un sur l’autre produit, par menus heurts
successifs, un énervement très troublant à la longue.
« Or, l’art de se pénétrer de l’esprit, de la gaieté et des idées
d’autrui demanderait plus de passivité; c’est ainsi que dans la
conversation notre cerveau conserve plus d’élasticité, plus de netteté
de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car
les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent
une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous
les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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