Arthur Blackcross développa lentement et minutieusement sa vision
d’avenir, non sans succès, car notre visite à la Royale Académie
n’avait guère été, cette année-là, plus réconfortante que celles faites
à Paris à nos deux grands bazars de peinture nationale, soit au Champ
de Mars, soit aux Champs-Élysées. On épilogua quelque temps sur les
idées générales exposées par notre convive symboliste, et ce fut le
fondateur lui-même de l’École des _Esthètes de demain_ qui changea le
cours de la conversation en m’apostrophant brusquement: « Eh bien! mon
cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour; ne nous direz-vous
pas ce qu’il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres
d’ici quelque cent ans? — Puisque nous réformons ce soir à notre guise
la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre
nuit des siècles à venir, éclairez- nous de votre propre phare
tournant, projetez votre lueur à l’horizon. »
Ce furent des: « Oui! oui. . . » des sollicitations pressantes et
cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu’il faisait bon
s’écouter penser et que l’atmosphère de ce coin de club était chaude,
sympathique et agréable, je n’hésitai pas à improviser ma conférence.
La voici: « Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis.
« La question est intéressante et me passionne d’autant plus que je ne
me l’étais jamais posée jusqu’à cette heure précise de notre réunion.
« Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de
papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le
titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point,
— et que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne
m’interdisent de croire, — que l’invention de Gutenberg puisse ne pas
tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos
productions intellectuelles.
« L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l’artillerie de
« la pensée » » et dont Luther disait qu’elle est le dernier et le
suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile,
l’Imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout depuis
deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le
journal; l’imprimerie qui, àdater de 1436, régna si despotiquement sur
nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers
enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu
vont largement se perfectionner.
[Illustration]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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