« Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d’incertaines
possibilités. — Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils
d’entre nous de prophétiser avec sagesse? Les écrivains de ce temps,
disait déjà notre cher Balzac, sont les manoeuvres d’un avenir caché
par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France
actuelle, ils ne soupçonneraient guère les douze années qui furent, de
1789 à 1800, les langes de Napoléon.
[Illustration]
« Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la
vie intellectuelle de demain, qu’il y aurait dans le résultat de ma
fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes
se sont multipliés depuis l’invention du Journalisme, de même avec la
phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront; on trouvera
moyen
[Illustration]
de noter toutes les sensibilités de l’oreille et de découvrir plus de
noms de maladies auriculaires qu’il n’en existera réellement, mais
aucun progrès ne s’est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de
nos maux; la médecine n’avance guère, elle spécule sur des modes et des
idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des générations en sont mortes
dans l’amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites
mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée,
cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir, le
livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le
condamnent? Après nous la fin des livres! »
Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi
mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu’il pouvait
bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John
Pool obtint un hourra de gaieté et d’approbation lorsqu’il s’écria, au
moment de nous séparer:
« Il faut que les livres disparaissent ou qu’ils nous engloutissent;
j’ai calculé qu’il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent
mille ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent
millions d’exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus
grandes extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que
préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés
d’entendre tous les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins,
ce ne sera pas dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais
quel bonheur de n’avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses
yeux sur le néant des imprimés! »
Jamais l’Hamlet de notre grand _Will_ n’aura mieux dit: _Words! Words!
Words!_ Des mots!... des mots qui passent et qu’on ne lira plus.
[Illustration]
End of the Project Gutenberg EBook of La Fin Des Livres, by Albert Robida and Octave Uzanne
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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