Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Ce que c’est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que
j’étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon
condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d’un
meilleur œil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas
de m’adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,
Roger, le maître d’armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier!
Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ.
Il était dix heures moins le quart, c’est-à-dire l’heure de retourner au
collège.
L’homme aux clefs nous attendait sur la porte.
— Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue, vous allez,
pour la dernière fois, conduire vos élèves à l’étude; dès qu’ils seront
entres, M. le principal et moi nous viendrons installer le nouveau maître.
En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau
maître faisaient leur entrée solennelle à l’étude.
Tout le monde se leva.
Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long,
mais plein de dignité; puis il se retira, suivi du gros Serrières.
[42]
M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours,
mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent pour lui d’une
façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que toutes
les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que
le nouveau maître lui-même n’était pas rassuré.
Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes de
plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux, brillants,
moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu’un long chuchotement
courait de table en table.
Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j’essayai
de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix,
je criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:
— Travaillons, messieurs, travaillons!
C’est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
V
LES PETITS
Ceux-là n’étaient pas méchants; c’étaient les autres. Ceux-là ne me firent
jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu’ils ne sentaient pas
encore le collège et qu’on lisait toute leur âme dans leurs yeux.
Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu’on punit les
oiseaux?… Quand ils pépiaient trop [43] haut, je n’avais qu’à crier:
“Silence!” Aussitôt ma volière se taisait,—au moins pour cinq minutes.
Le plus âgé de l’étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande!
Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!…
Moi, je ne les menai pas à la baguette. J’essayai d’être toujours bon,
voilà tout.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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