Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une
histoire.… Une histoire!… Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait
tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la table,
on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J’avais compose à leur
intention cinq ou six petits contes fantastiques: _Les Débuts d’une
cigale_, _Les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Cela amusait beaucoup mes
petits, et moi aussi cela m’amusait beaucoup. Malheureusement M. Viot
n’entendait pas qu’on s’amusât de la sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une
tournée d’inspection dans le collège, pour voir si tout s’y passait selon
le règlement.… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste
au moment le plus pathétique de l’histoire de Jean Lapin. En voyant entrer
M. Viot, toute l’étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent.
Le narrateur s’arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en
l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
d’étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs
s’agitaient [44] d’un air féroce: “Frinc! frinc! frinc! tas de drôles,
on ne travaille donc plus ici!”
J’essayai, tout tremblant, d’apaiser les terribles clefs.
— Ces messieurs ont beaucoup travaillé ces jours-ci, balbutiai-je.…
J’ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.
M. Viot ne me répondit pas. Il s’inclina en souriant, fit gronder ses
clefs une dernière fois et sortit.
Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit,
toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la
page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.
Je compris qu’il ne fallait plus raconter d’histoires, et je n’en
racontai plus jamais.
Pendant quelques jours mes petits furent inconsolables. Jean Lapin
leur manquait, et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur
rendre.… Le collège était divisé en trois quartiers très distincts:
les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour,
son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi.
Il me semblait que j’avais trente-cinq enfants.
A part Ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du règlement,
je ne l’aimais pas, je ne pouvais pas l’aimer; ses clefs me faisaient
trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les professeurs
méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de leur toque.
Quant à mes collèges, la sympathie que l’homme aux clefs paraissait
me témoigner me les avait aliénés; d’ailleurs, depuis ma présentation
[45] aux sous-officiers, je n’étais plus retourné au café Barbette,
et ces braves gens ne me le pardonnaient pas. Le maître d’armes
surtout semblait m’en vouloir terriblement.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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