French fiction -- 19th century; Short stories, French
Bien différent de la plupart des marins qui ont langui longtemps
comme lui dans les postes subalternes, il n'avait point cette horreur
profonde des innovations, et cet esprit de routine qu'ils apportent
trop souvent dans les grades supérieurs. Le capitaine Ledoux, au
contraire, avait été le premier à recommander à son armateur l'usage
des caisses en fer, destinées à contenir et conserver l'eau. A son
bord, les menottes et les chaînes, dont les bâtiments négriers
ont provision, étaient fabriquées d'après un système nouveau, et
soigneusement vernies pour les préserver de la rouille. Mais ce qui
lui fit le plus d'honneur parmi les marchands d'esclaves, ce fut la
construction, qu'il dirigea lui-même, d'un brick destiné à la traite,
fin voilier, étroit, long comme un bâtiment de guerre, et cependant
capable de contenir un très grand nombre de noirs. Il le nomma
_l'Espérance_. Il voulut que les entre-ponts, étroits et rentrés,
n'eussent que trois pieds quatre pouces de haut, prétendant que
cette dimension permettait aux esclaves de taille raisonnable d'être
commodément assis; et quel besoin ont-ils de se lever?
--Arrivés aux colonies, disait Ledoux, ils ne resteront que trop sur
leurs pieds!
Les noirs, le dos appuyé aux bordages du navire, et disposés sur deux
lignes parallèles, laissaient entre leurs pieds un espace vide, qui,
dans tous les autres négriers, ne sert qu'à la circulation. Ledoux
imagina de placer dans cet intervalle d'autres nègres, couchés
perpendiculairement aux premiers. De la sorte, son navire contenait
une dizaine de nègres de plus qu'un autre du même tonnage. A la
rigueur, on aurait pu en placer davantage; mais il faut avoir de
l'humanité, et laisser à un nègre au moins cinq pieds en longueur et
deux en largeur pour s'ébattre, pendant une traversée de six semaines
et plus: "Car enfin, disait Ledoux à son armateur pour justifier cette
mesure libérale, les nègres, après tout, sont des hommes comme les
blancs."
_L'Espérance_ partit de Nantes[1] un vendredi, comme le remarquèrent
depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs qui visitèrent
scrupuleusement le brick ne découvrirent pas six grandes caisses
remplies de chaînes, de menottes, et de ces fers que l'on nomme, je
ne sais pourquoi, _barres de justice_. Ils ne furent point étonnés non
plus de l'énorme provision d'eau que devait porter _l'Espérance_,
qui, d'après ses papiers, n'allait qu'au Sénégal[2] pour y faire le
commerce de bois et d'ivoire. La traversée n'est pas longue, il est
vrai, mais enfin le trop de précautions ne peut nuire. Si l'on était
surpris par un calme, que deviendrait-on sans eau?
[Footnote 1: *Nantes*. An important town near the mouth of the Loire
of over 122,000 inhabitants.]
[Footnote 2: *Sénégal*, a French colony in western Africa. Capital:
St. Louis. It has belonged to France since the seventeenth century.
Since 1854 it has been greatly developed.]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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