French fiction -- 19th century; Short stories, French
_L'Espérance_ partit donc un vendredi, bien gréée et bien équipée
de tout. Ledoux aurait voulu peut-être des mâts un peu plus solides;
cependant, tant qu'il commanda le bâtiment, il n'eut point à s'en
plaindre. Sa traversée fut heureuse et rapide jusqu'à la côte
d'Afrique. Il mouilla dans la rivière de Joale[1] (je crois) dans un
moment où les croiseurs anglais ne surveillaient point cette partie
de la côte. Des courtiers du pays vinrent aussitôt à bord. Le moment
était on ne peut plus favorable; Tamango, guerrier fameux et vendeur
d'hommes, venait de conduire à la côte une grande quantité d'esclaves,
et il s'en défaisait à bon marché, en homme qui se sent la force et
les moyens d'approvisionner promptement la place, aussitôt que les
objets de son commerce y deviennent rares.
[Footnote 1: *la rivière de Joale*. The Niger, also called Joliba,
which empties into the Gulf of Guinea.]
Le capitaine Ledoux se fit descendre sur le rivage, et fit sa visite à
Tamango. Il le trouva dans une case en paille qu'on lui avait élevée
à la hâte, accompagné de ses deux femmes et de quelques sous-marchands
et conducteurs d'esclaves. Tamango s'était paré pour recevoir le
capitaine blanc. Il était vêtu d'un vieil habit d'uniforme bleu, ayant
encore les galons de caporal; mais sur chaque épaule pendaient deux
épaulettes d'or attachées au même bouton, et ballottant, l'une par
devant, l'autre par derrière. Comme il n'avait pas de chemise, et que
l'habit était un peu court pour un homme de sa taille, on remarquait
entre les revers blancs de l'habit et son caleçon de toile de
Guinée[1] une bande considérable de peau noire qui ressemblait à une
large ceinture. Un grand sabre de cavalerie était suspendu à son côté
au moyen d'une corde, et il tenait à la main un beau fusil à deux
coups, de fabrique anglaise. Ainsi équipé, le guerrier africain
croyait surpasser en élégance le petit-maître le plus accompli de
Paris ou de Londres.
[Footnote 1: *toile de Guinée*. Guinea-cloth, a collective name for
textiles of different kinds made for the trade with the negroes of the
West African coast.]
Le capitaine Ledoux le considéra quelque temps en silence, tandis
que Tamango, se redressant à la manière d'un grenadier qui passe à
la revue devant un général étranger, jouissait de l'impression qu'il
croyait produire sur le blanc. Ledoux, après l'avoir examiné en
connaisseur, se tourna vers son second, et lui dit:
--Voilà un gaillard que je vendrais au moins mille écus, rendu sain et
sans avaries à la Martinique[1].
[Footnote 1: *la Martinique*. An island of the Lesser Antilles,
West-Indies, belonging to France. Capital: Fort de France. The
inhabitants are chiefly negroes and half-breeds. It was discovered by
Columbus in 1502, and in 1635 was colonized by the French.]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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