French fiction -- 19th century; Short stories, French
Aussitôt que l'interprète eut traduit en français la proposition
de Tamango, Ledoux manqua tomber à la renverse, de surprise et
d'indignation; puis, murmurant quelques jurements affreux, il se leva
comme pour rompre tout marché avec un homme aussi déraisonnable. Alors
Tamango le retint; il parvint avec peine à le faire rasseoir. Une
nouvelle bouteille fut débouchée, et la discussion recommença. Ce fut
le tour du noir à trouver folles et extravagantes les propositions
du blanc. On cria, on disputa longtemps, on but prodigieusement
d'eau-de-vie; mais l'eau-de-vie produisait un effet bien différent
sur les deux parties contractantes. Plus le Français buvait, plus il
réduisait ses offres; plus l'Africain buvait, plus il cédait de ses
prétentions. De la sorte, à la fin du panier, on tomba d'accord. De
mauvaises cotonnades, de la poudre, des pierres à feu, trois barriques
d'eau-de-vie, cinquante fusils mal raccommodés furent donnés en
échange de cent soixante esclaves. Le capitaine, pour ratifier le
traité, frappa dans la main du noir plus qu'à moitié ivre, et aussitôt
les esclaves furent remis aux matelots français, qui se hâtèrent de
leur ôter leurs fourches de bois pour leur donner des carcans et des
menottes en fer; ce qui montre bien la supériorité de la civilisation
européenne.
Restait encore une trentaine d'esclaves: c'étaient des enfants, des
vieillards, des femmes infirmes. Le navire était plein.
Tamango, qui ne savait que faire de ce rebut, offrit au capitaine de
les lui vendre pour une bouteille d'eau-de-vie la pièce. L'offre
était séduisante. Ledoux se souvint qu'à la représentation des _Vêpres
Siciliennes_[1] à Nantes, il avait vu bon nombre de gens gros et
gras entrer dans un parterre déjà plein, et parvenir cependant à s'y
asseoir, en vertu de la compressibilité des corps humains. Il prit les
vingt plus sveltes des trente esclaves.
[Footnote 1: *Vêpres Siciliennes*. A play by Casimir Delavigne, a
French dramatist and poet, and published in 1819. The subject of the
play is the massacre of the French in Sicily by the Sicilians in 1282,
and which began at vespers on Easter Monday.]
Alors Tamango ne demanda plus qu'un verre d'eau-de-vie pour chacun des
dix restants. Ledoux réfléchit que les enfants ne payent et n'occupent
que demi-place dans les voitures publiques. Il prit donc trois
enfants; mais il déclara qu'il ne voulait plus se charger d'un seul
noir. Tamango, voyant qu'il lui restait encore sept esclaves sur
les bras, saisit son fusil et coucha en joue une femme qui venait la
première: c'était la mère des trois enfants.
--Achète, dit-il au blanc, ou je la tue; un petit verre d'eau-de-vie
ou je tire.
--Et que diable veux-tu que j'en fasse? répondit Ledoux.
Tamango fit feu, et l'esclave tomba morte à terre.
--Allons, à un autre! s'écria Tamango en visant un vieillard tout
cassé: un verre d'eau-de-vie, ou bien...
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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