French fiction -- 19th century; Short stories, French
Le noir insista, offrant de rendre une partie des objets qu'il avait
reçus en échange des esclaves. Le capitaine se mit à rire. Alors
le pauvre Tamango versa un torrent de larmes, et poussa des cris de
douleur aussi aigus que ceux d'un malheureux qui subit une opération
chirurgicale. Tantôt il se roulait sur le pont en appelant sa chère
Ayché; tantôt il se frappait la tête contre les planches, comme pour
se tuer. Toujours impassible, le capitaine, en lui montrant le rivage,
lui faisait signe qu'il était temps pour lui de s'en aller; mais
Tamango persistait. Il offrit jusqu'à ses épaulettes d'or, son fusil
et son sabre. Tout fut inutile.
Pendant ce débat, le lieutenant de _l'Espérance_ dit au capitaine:
--Il nous est mort cette nuit trois esclaves, nous avons de la place.
Pourquoi ne prendrions-nous pas ce vigoureux coquin, qui vaut mieux
à lui seul que les trois morts? Ledoux fit réflexion que Tamango se
vendrait bien mille écus; que ce voyage, qui s'annonçait comme très
profitable pour lui, serait probablement son dernier; qu'enfin sa
fortune étant faite, et lui renonçant au commerce d'esclaves, peu lui
importait de laisser à la côte de Guinée[1] une bonne ou une mauvaise
réputation. D'ailleurs, le rivage était désert, et le guerrier
africain entièrement à sa merci. Il ne s'agissait plus que de lui
enlever ses armes; car il eût été dangereux de mettre la main sur lui
pendant qu'il les avait encore en sa possession. Ledoux lui demanda
donc son fusil, comme pour l'examiner et s'assurer s'il valait bien
autant que la belle Ayché. En faisant jouer les ressorts, il eut soin
de laisser tomber la poudre de l'amorce. Le lieutenant de son
côté maniait le sabre; et, Tamango se trouvant ainsi désarmé, deux
vigoureux matelots se jetèrent sur lui, le renversèrent sur le dos,
et se mirent en devoir de le garrotter. La résistance du noir fut
héroïque. Revenu de sa première surprise, et malgré le désavantage de
sa position il lutta longtemps contre les deux matelots. Grâce à sa
force prodigieuse, il parvint à se relever. D'un coup de poing, il
terrassa l'homme qui le tenait au collet; il laissa un morceau de son
habit entre les mains de l'autre matelot, et s'élança comme un furieux
sur le lieutenant pour lui arracher son sabre. Celui-ci l'en frappa
à la tête, et lui fit une blessure large, mais peu profonde. Tamango
tomba une seconde fois.
[Footnote 1: *côte de Guinée*. So called after the African town and
kingdom of Ginnie, or Jinnie, in the Niger district. It consists of
British, French, German, and Portuguese colonies, Liberia, and part of
the Congo Free State, and extends indefinitely inland.]
Aussitôt on lui lia fortement les pieds et les mains. Tandis qu'il
se défendait, il poussait des cris de rage, et s'agitait comme
un sanglier pris dans des toiles; mais, lorsqu'il vit que toute
résistance était inutile, il ferma les yeux et ne fit plus aucun
mouvement. Sa respiration forte et précipitée prouvait seule qu'il
était encore vivant.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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