French fiction -- 19th century; Short stories, French
--Parbleu! s'écria le capitaine Ledoux, les noirs qu'il a vendus vont
rire de bon coeur en le voyant esclave à son tour. C'est pour le coup
qu'ils verront bien qu'il y a une Providence.
Cependant le pauvre Tamango perdait tout son sang. Le charitable
interprète qui, la veille, avait sauvé la vie à six esclaves,
s'approcha de lui, banda sa blessure et lui adressa quelques paroles
de consolation. Ce qu'il put lui dire, je l'ignore. Le noir restait
immobile, ainsi qu'un cadavre. Il fallut que deux matelots le
portassent comme un paquet dans l'entre-pont, à la place qui lui était
destinée. Pendant deux jours, il ne voulut ni boire ni manger; à peine
le vit-on ouvrir les yeux. Ses compagnons de captivité, autrefois ses
prisonniers, le virent paraître au milieu d'eux avec un étonnement
stupide. Telle était la crainte qu'il leur inspirait encore, que pas
un seul n'osa insulter à la misère de celui qui avait causé la leur.
Favorisé par un bon vent de terre, le vaisseau s'éloignait rapidement
de la côte d'Afrique. Déjà sans inquiétude au sujet de la croisière
anglaise, le capitaine ne pensait plus qu'aux énormes bénéfices qui
l'attendaient dans les colonies vers lesquelles il se dirigeait.
Son bois d'ébène se maintenait sans avaries. Point de maladies
contagieuses. Douze nègres seulement, et des plus faibles, étaient
morts de chaleur: c'était bagatelle. Afin que sa cargaison humaine
souffrît le moins possible des fatigues de la traversée, il avait
l'attention de faire monter tous les jours ses esclaves sur le pont.
Tour à tour un tiers de ces malheureux avait une heure pour faire
sa provision d'air de toute la journée. Une partie de l'équipage les
surveillait armée jusqu'aux dents, de peur de révolte; d'ailleurs, on
avait soin de ne jamais ôter entièrement leurs fers. Quelquefois un
matelot qui savait jouer du violon les régalait d'un concert. Il était
alors curieux de voir toutes ces figures noires se tourner vers le
musicien, perdre par degrés leur expression de désespoir stupide,
rire d'un gros rire et battre des mains quand leurs chaînes le leur
permettaient.--L'exercice est nécessaire à la santé; aussi l'une des
salutaires pratiques du capitaine Ledoux, c'était de faire souvent
danser ses esclaves, comme on fait piaffer des chevaux embarqués pour
une longue traversée.
--Allons, mes enfants, dansez, amusez-vous, disait le capitaine d'une
voix de tonnerre, en faisant claquer un énorme fouet de poste.
Et aussitôt les pauvres noirs sautaient et dansaient.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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