French fiction -- 19th century; Short stories, French
Cependant Tamango, renfermé avec les autres esclaves, les exhortait
jour et nuit à tenter un effort généreux pour recouvrer leur liberté.
Il leur parlait du petit nombre des blancs, et leur faisait remarquer
la négligence toujours croissante de leurs gardiens; puis, sans
s'expliquer nettement, il disait qu'il saurait les ramener dans leur
pays, vantait son savoir dans les sciences occultes, dont les noirs
sont fort entichés, et menaçait de la vengeance du diable ceux qui
se refuseraient de l'aider dans son entreprise. La réputation de
l'orateur, l'habitude qu'avaient les esclaves de le craindre et de lui
obéir, vinrent merveilleusement au secours de son éloquence, et les
noirs le pressèrent de fixer un jour pour leur délivrance, bien avant
que lui-même se crût en état de l'effectuer. Il répondait vaguement
aux conjurés que le temps n'était pas venu, et que le diable, qui
lui apparaissait en songe, ne l'avait pas encore averti, mais qu'ils
eussent à se tenir prêts au premier signal. Cependant il ne négligeait
aucune occasion de faire des expériences sur la vigilance de ses
gardiens. Une fois, un matelot, laissant son fusil appuyé contre les
plats-bords, s'amusait à regarder une troupe de poissons volants qui
suivaient le vaisseau; Tamango prit le fusil et se mit à le manier,
imitant avec des gestes grotesques les mouvements qu'il avait vu faire
à des matelots qui faisaient l'exercice. On lui retira le fusil au
bout d'un instant; mais il avait appris qu'il pourrait toucher une
arme sans éveiller immédiatement le soupçon; et, quand le temps
viendrait de s'en servir, bien hardi celui qui voudrait la lui
arracher des mains.
Un jour, Ayché lui jeta un biscuit en lui faisant un signe que lui
seul comprit. Le biscuit contenait une petite lime: c'était de cet
instrument que dépendait la réussite du complot. D'abord Tamango se
garda bien de montrer la lime à ses compagnons; mais, lorsque la nuit
fut venue, il se mit à murmurer des paroles inintelligibles qu'il
accompagnait de gestes bizarres. Par degrés, il s'anima jusqu'à
pousser des cris. A entendre les intonations variées de sa voix,
on eût dit qu'il était engagé dans une conversation animée avec une
personne invisible. Tous les esclaves tremblaient, ne doutant pas que
le diable ne fût en ce moment même au milieu d'eux. Tamango mit fin à
cette scène en poussant un cri de joie.
--Camarades, s'écria-t-il, l'esprit que j'ai conjuré vient enfin
de m'accorder ce qu'il m'avait promis, et je tiens dans mes mains
l'instrument de notre délivrance. Maintenant il ne vous faut plus
qu'un peu de courage pour vous faire libres.
Il fit toucher la lime à ses voisins, et la fourbe, toute grossière
qu'elle était, trouva créance auprès d'hommes encore plus grossiers.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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