French fiction -- 19th century; Short stories, French
Tout à coup Tamango, qui venait doucement de rompre ses fers, pousse
un grand cri, qui devait servir de signal, tire violemment par les
jambes le matelot qui se trouvait près de lui, le culbute, et, lui
mettant le pied sur le ventre, lui arrache son fusil, et s'en sert
pour tuer l'officier de quart. En même temps, chaque matelot de garde
est assailli, désarmé et aussitôt égorgé. De toutes parts, un cri de
guerre s'élève. Le contre-maître, qui avait la clef des fers, succombe
un des premiers. Alors une foule de noirs inondent le tillac. Ceux qui
ne peuvent trouver d'armes saisissent les barres du cabestan ou les
rames de la chaloupe. Dès ce moment, l'équipage européen fut perdu.
Cependant quelques matelots firent tête sur le gaillard d'arrière;
mais ils manquaient d'armes et de résolution. Ledoux était encore
vivant et n'avait rien perdu de son courage. S'apercevant que Tamango
était l'âme de la conjuration, il espéra que, s'il pouvait le tuer, il
aurait bon marché de ses complices. Il s'élança donc à sa rencontre
le sabre à la main en l'appelant à grands cris. Aussitôt Tamango se
précipita sur lui. Il tenait un fusil par le bout du canon et s'en
servait comme d'une massue. Les deux chefs se joignirent sur un des
passavants, ce passage étroit qui communique du gaillard d'avant à
l'arrière. Tamango frappa le premier. Par un léger mouvement de
corps, le blanc évita le coup. La crosse, tombant avec force sur les
planches, se brisa, et le contrecoup fut si violent, que le fusil
échappa des mains de Tamango. Il était sans défense, et Ledoux, avec
un sourire de joie diabolique, levait le bras et allait le percer;
mais Tamango était aussi agile que les panthères de son pays. Il
s'élança dans les bras de son adversaire, et lui saisit la main dont
il tenait son sabre. L'un s'efforce de retenir son arme, l'autre de
l'arracher. Dans cette lutte furieuse, ils tombent tous les deux;
mais l'Africain avait le dessous. Alors, sans se décourager, Tamango,
étreignant son adversaire de toute sa force, le mordit à la gorge avec
tant de violence, que le sang jaillit comme sous la dent d'un lion.
Le sabre échappa de la main défaillante du capitaine. Tamango s'en
saisit; puis, se relevant, la bouche sanglante, et poussant un cri de
triomphe, il perça de coups redoublés son ennemi déjà demi-mort.
La victoire n'était plus douteuse. Le peu de matelots qui restaient
essayèrent d'implorer la pitié des révoltés; mais tous, jusqu'à
l'interprète, qui ne leur avait jamais fait de mal, furent
impitoyablement massacrés. Le lieutenant mourut avec gloire. Il
s'était retiré à l'arrière, auprès d'un de ces petits canons qui
tournent sur un pivot, et que l'on charge de mitraille. De la main
gauche, il dirigea la pièce, et, de la droite, armé d'un sabre, il se
défendit si bien qu'il attira autour de lui une foule de noirs. Alors,
pressant la détente du canon, il fit au milieu de cette masse serrée
une large rue pavée de morts et de mourants. Un instant après il fut
mis en pièces.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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