French fiction -- 19th century; Short stories, French
Les nègres épouvantés fuyaient sous les écoutilles en poussant des
cris de terreur; mais, comme le vent ne trouvait plus de prise, le
vaisseau se releva et se laissa doucement ballotter par les flots.
Alors les plus hardis des noirs remontèrent sur le tillac et le
débarrassèrent des débris qui l'obstruaient. Tamango restait immobile,
le coude appuyé sur l'habitacle et se cachant le visage sur son
bras replié. Ayché était auprès de lui, mais n'osait lui adresser la
parole. Peu à peu les noirs s'approchèrent; un murmure s'éleva, qui
bientôt se changea en un orage de reproches et d'injures.
--Perfide! imposteur! s'écriaient-ils, c'est toi qui as causé tous nos
maux, c'est toi qui nous as vendus aux blancs, c'est toi qui nous
as contraints de nous révolter contre eux. Tu nous avais vanté ton
savoir, tu nous avais promis de nous ramener dans notre pays. Nous
t'avons cru, insensés que nous étions! et voilà que nous avons manqué
de périr tous parce que tu as offensé le fétiche des blancs.
Tamango releva fièrement la tête, et les noirs qui l'entouraient
reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de
le suivre, traversa la foule, qui s'ouvrit devant lui, et se dirigea
vers l'avant du vaisseau. Là, il se fit comme un rempart avec des
tonneaux vides et des planches; puis il s'assit au milieu de cette
espèce de retranchement, d'où sortaient menaçantes les baïonnettes de
ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les
uns pleuraient; d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs
fétiches et ceux des blancs; ceux-ci, à genoux devant la boussole,
dont ils admiraient le mouvement continuel, la suppliaient de les
ramener dans leur pays; ceux-là se couchaient sur le tillac dans un
morne abattement. Au milieu de ces désespérés, qu'on se représente des
femmes et des enfants hurlant d'effroi, et une vingtaine de blessés
implorant des secours que personne ne pensait à leur donner.
Tout à coup un nègre paraît sur le tillac: son visage est radieux. Il
annonce qu'il vient de découvrir l'endroit où les blancs gardent leur
eau-de-vie; sa joie et sa contenance prouvent assez qu'il vient d'en
faire l'essai. Cette nouvelle suspend un instant les cris de ces
malheureux. Ils courent à la cambuse et se gorgent de liqueur. Une
heure après, on les eût vus sauter et rire sur le pont, se livrant à
toutes les extravagances de l'ivresse la plus brutale. Leurs danses et
leurs chants étaient accompagnés des gémissements et des sanglots des
blessés. Ainsi se passait le reste du jour et toute la nuit.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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