French fiction -- 19th century; Short stories, French
Le matin, au réveil, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand
nombre de blessés étaient morts. Le vaisseau flottait entouré de
cadavres. La mer était grosse et le ciel brumeux. On tint conseil.
Quelques apprentis dans l'art magique, qui n'avaient point osé parler
de leur savoir-faire devant Tamango, offrirent tour à tour leurs
services. On essaya plusieurs conjurations puissantes. A chaque
tentative inutile, le découragement augmentait. Enfin on reparla de
Tamango, qui n'était pas encore sorti de son retranchement. Après
tout, c'était le plus savant d'entre eux, et lui seul pouvait les
tirer de la situation horrible où il les avait placés. Un vieillard
s'approcha de lui, porteur de propositions de paix. Il le pria de
venir donner son avis; mais Tamango, inflexible comme Coriolan[1], fut
sourd à ses prières. La nuit, au milieu du désordre, il avait fait
sa provision de biscuits et de chair salée. Il paraissait déterminé à
vivre seul dans sa retraite.
[Footnote 1: *Coriolan*. (Cnaeus, or Caius Marcius, first half of
fifth century, B.C.) A Roman who conquered the Volscian city of
Corioli in Latium and who was called Coriolanus in honor of that
event. Champion of the Patricians, he was banished through Plebeian
influence, upon which he joined the Volscians against Rome. As their
leader, he laid siege to Rome, which sent embassy after embassy to
Coriolanus to prevail upon him to diminish his demands and raise the
siege, but he remained inflexible. Finally, a delegation of Roman
matrons, headed by his mother, succeeded in persuading him to raise
the siege.]
L'eau-de-vie restait. Au moins elle fait oublier et la mer, et
l'esclavage, et la mort prochaine. On dort, on rêve de l'Afrique,
on voit des forêts de gommiers, des cases couvertes en paille, des
baobabs dont l'ombre couvre tout un village. L'orgie de la veille
recommença. De la sorte se passèrent plusieurs jours. Crier, pleurer,
s'arracher les cheveux, puis s'enivrer et dormir, telle était leur
vie. Plusieurs moururent à force de boire; quelques-uns se jetèrent à
la mer, ou se poignardèrent.
Un matin, Tamango sortit de son fort et s'avança jusqu'auprès du
tronçon du grand mât.
--Esclaves, dit-il, l'Esprit m'est apparu en songe et m'a révélé les
moyens de vous tirer d'ici pour vous ramener dans votre pays. Votre
ingratitude mériterait que je vous abandonnasse; mais j'ai pitié
de ces femmes et de ces enfants qui crient. Je vous pardonne:
écoutez-moi.
Tous les noirs baissèrent la tête avec respect et se serrèrent autour
de lui.
--Les blancs, poursuivit Tamango, connaissent seuls les paroles
puissantes qui font remuer ces grandes maisons de bois; mais nous
pouvons diriger à notre gré ces barques légères qui ressemblent à
celles de notre pays.
Il montrait la chaloupe et les autres embarcations du brick.
--Remplissons-les de vivres, montons dedans et ramons dans la
direction du vent; mon maître et le vôtre le fera souffler vers notre
pays.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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