French fiction -- 19th century; Short stories, French
Mateo Falcone, quand j'étais en Corse en 18..., avait sa maison à une
demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour le pays;
vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses
troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paître çà et
là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l'événement
que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus.
Figurez-vous un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus,
noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux
grands et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté
au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il
y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n'aurait jamais tiré sur
un mouflon avec des chevrotines; mais, à cent vingt pas, il l'abattait
d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit, il se
servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l'on m'a cité de
lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas
voyagé en Corse. A quatre-vingts pas, on plaçait une chandelle allumée
derrière un transparent de papier, large comme une assiette. Il
mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'une
minute, dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le
transparent trois fois sur quatre.
Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s'était attiré une
grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi:
d'ailleurs serviable et faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout
le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de
lui qu'à Corte, où il avait pris femme, il s'était débarrassé fort
vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre
qu'en amour: du moins on attribuait à Mateo certain coup de fusil
qui surprit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir
pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme
Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles (dont il enrageait), et
enfin un fils, qu'il nomma Fortunato: c'était l'espoir de sa famille,
l'héritier du nom. Les filles étaient bien mariées: leur père pouvait
compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres.
Le fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses
dispositions.
Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme
pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis.
Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était trop
loin; d'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour garder
la maison; le père refusa donc: on verra s'il n'eut pas lieu de s'en
repentir.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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