French fiction -- 19th century; Short stories, French
Il était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était
tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et
pensant que, le dimanche prochain, il irait dîner à la ville, chez son
oncle le _caporal_[1], quand il fut soudainement interrompu dans ses
méditations par l'explosion d'une arme à feu. Il se leva et se tourna
du côté de la plaine d'où partait ce bruit. D'autres coups de fusil se
succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus
rapprochés; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison
de Mateo parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent
les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînant avec peine
en s'appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans
la cuisse.
[Footnote 1: Les caporaux furent autrefois les chefs que se donnèrent
les communes corses quand elles s'insurgèrent contre les seigneurs
féodaux. Aujourd'hui, on donne encore quelquefois ce nom à un homme
qui, par ses propriétés, ses alliances et sa clientèle, exerce une
influence et une sorte de magistrature effective sur une _pieve_[A] ou
un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne habitude, en cinq
castes: les _gentilshommes_ (dont les uns sont _magnifiques_, les
autres _signori_), les _caporali_, les _citoyens_, les _plébéiens_ et
les _étrangers_.--_Author's Note_.]
[Footnote A: *pieve* (It.): parish.]
Cet homme était un _bandit_[1], qui, étant parti de nuit pour aller
chercher de la poudre à la ville, était tombé en route dans une
embuscade de voltigeurs corses[2]. Après une vigoureuse défense, il
était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant
de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance sur les soldats, et
sa blessure le mettait hors d'état de gagner le maquis avant d'être
rejoint.
[Footnote 1: Ce mot est ici le synonyme de proscrit.--_Author's
Note_.]
[Footnote 2: C'est un corps levé depuis peu d'années par le
gouvernement, et qui sert concurremment avec la gendarmerie au
maintien de la police.--_Author's Note_.]
Il s'approcha de Fortunato et lui dit:
--Tu es le fils de Mateo Falcone?
--Oui.
--Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets
jaunes[1]. Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.
[Footnote 1: L'uniforme des voltigeurs était alors un habit brun avec
un collet jaune.--_Author's Note_.]
--Et que dira mon père si je te cache sans sa permission?
--Il dira que tu as bien fait.
--Qui sait?
--Cache-moi vite; ils viennent.
--Attends que mon père soit revenu.
--Que j'attende? malédiction! Ils seront ici dans cinq minutes.
Allons, cache-moi, ou je te tue.
Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid:
--Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches dans ta
carchera[1].
[Footnote 1: Ceinture de cuir qui sert de giberne et de
portefeuille.--_Author's Note_.]
--J'ai mon stylet.
--Mais courras-tu aussi vite que moi?
Il fit un saut, et se mit hors d'atteinte.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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