Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Le maréchal de Villeroy a tant figuré, devant et depuis, qu’il
est nécessaire de le faire connoître. C’étoit un grand homme bien
fait, avec un visage fort agréable, fort vigoureux, sain, qui sans
s’incommoder faisoit tout ce qu’il vouloit de son corps. Quinze et
seize heures à cheval ne lui étoient rien, les veilles pas davantage.
Toute sa vie nourri et vivant dans le plus grand monde; fils du
gouverneur du Roi, élevé avec lui, dans sa familiarité dès leur
première jeunesse, galant de profession, parfaitement au fait des
intrigues galantes de la cour et de la ville, dont il savoit amuser
le Roi, qu’il connoissoit à fond, et des foiblesses duquel il sut
profiter, et se maintenir en osier de cour dans les contre-temps qu’il
essuya avant que je fusse dans le monde. Il étoit magnifique en tout,
fort noble dans toutes ses manières, grand et beau joueur sans se
soucier du jeu, point méchant gratuitement, tout le langage et les
façons d’un grand seigneur et d’un homme pétri de la cour; glorieux à
l’excès par nature, bas aussi à l’excès pour peu qu’il en eût besoin,
et à l’égard du Roi et de Mme de Maintenon valet à tout faire.
Il avoit cet esprit de cour et du monde que le grand usage donne,
et que les intrigues et les vues aiguisent, avec ce jargon qu’on y
apprend, qui n’a que le tuf[245], mais qui éblouit les sots, et que
l’habitude de la familiarité du Roi, de la faveur, des distinctions, du
commandement rendoit plus brillant, et dont la fatuité suprême faisoit
tout le fond. C’étoit un homme fait exprès pour présider à un bal, pour
être le juge d’un carrousel, et, s’il avoit eu de la voix, pour chanter
à l’Opéra les rôles de roi et de héros; fort propre encore à donner
les modes, et à rien du tout au delà. Il ne se connoissoit ni en gens
ni en choses, pas même en celles de plaisir, et parloit et agissoit
sur parole; grand admirateur de qui lui imposoit, et conséquemment
dupe parfaite, comme il le fut toute sa vie, de Vaudemont[246], de
Mme des Ursins[247] et des personnages éclatants; incapable de bon
conseil, incapable encore de toute affaire, même d’en rien comprendre
par delà l’écorce, au point que, lorsqu’il fut dans le conseil, le
Roi étoit peiné de cette ineptie, au point d’en baisser la tête, d’en
rougir et de perdre sa peine à le redresser, et à tâcher de lui faire
comprendre le point dont il s’agissoit. C’est ce que j’ai su longtemps
après de Torcy[248], qui étoit étonné au dernier point de la sottise
en affaires d’un homme de cet âge, si rompu à la cour. Il y étoit
en effet si rompu qu’il en étoit corrompu. Il se piquoit néanmoins
d’être fort honnête homme; mais comme il n’avoit point de sens, il
montroit la corde fort aisément, aux occasions mêmes peu délicates,
où son peu de cervelle le trahissoit, peu retenu d’ailleurs quand
ses vues, ses espérances et son intérêt, même l’envie de plaire et
de flatter, ne s’accordoient pas avec la probité. C’étoit toujours,
hors des choses communes, un embarras et une confiance dont le mélange
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