Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
M. le duc d’Orléans étoit de taille médiocre au plus, fort plein,
sans être gros, l’air et le port aisé et fort noble, le visage large,
agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même.
Quoique il eût fort mal dansé, et médiocrement réussi à l’académie,
il avoit dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une
grâce infinie, et si naturelle qu’elle ornoit jusqu’à ses moindres
actions, et les plus communes. Avec beaucoup d’aisance quand rien ne
le contraignoit, il étoit doux, accueillant, ouvert, d’un accès facile
et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui
lui étoit tout particulier en quelque genre que ce pût être, avec une
facilité et une netteté que rien ne surprenoit, et qui surprenoit
toujours. Son éloquence étoit naturelle jusque dans les discours les
plus communs et les plus journaliers, dont la justesse étoit égale
sur les sciences les plus abstraites, qu’il rendoit claires, sur les
affaires de gouvernement, de politique, de finance, de justice, de
guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d’arts
et de mécanique. Il ne se servoit pas moins utilement des Histoires
et des Mémoires, et connoissoit fort les maisons. Les personnages de
tous les temps et leurs vies lui étoient présentes, et les intrigues
des anciennes cours comme celles de son temps. A l’entendre, on lui
auroit cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement,
mais sa mémoire étoit si singulière qu’il n’oublioit ni choses, ni
noms, ni dates, qu’il rendoit avec précision, et son appréhension étoit
si forte qu’en parcourant ainsi, c’étoit en lui comme s’il eût tout lu
fort exactement. Il excelloit à parler sur-le-champ, et en justesse
et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Il m’a souvent
reproché, et d’autres plus que lui, que je ne le gâtois pas; mais je
lui ai souvent aussi donné une louange qui est méritée par bien peu
de gens, et qui n’appartenoit à personne si justement qu’à lui: c’est
qu’outre qu’il avoit infiniment d’esprit et de plusieurs sortes, la
perspicacité singulière du sien se trouvoit jointe à une si grande
justesse, qu’il ne se serait jamais trompé en aucune affaire s’il avoit
suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenoit
quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n’avoit pas
toujours tort; mais elle n’en étoit pas moins vraie. Avec cela nulle
présomption, nulle trace de supériorité d’esprit ni de connoissance,
raisonnant comme d’égal à égal avec tous, et donnant toujours de la
surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d’imposant dans la
société, et quoique il sentît bien ce qu’il étoit, et de façon même
de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettoit tout le monde à
l’aise, et lui-même comme au niveau des autres.
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