Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Madame étoit pleine de contes et de petits romans de fées: elle disoit
qu’elles avoient toutes été conviées à ses couches, que toutes y
étoient venues, et que chacune avoit doué son fils d’un talent, de
sorte qu’il les avoit tous; mais que par malheur on avoit oublié une
vieille fée disparue depuis si longtemps qu’on ne se souvenoit plus
d’elle, qui, piquée de l’oubli, vint appuyée sur son petit bâton, et
n’arriva qu’après que toutes les fées eurent fait chacune leur don à
l’enfant; que, dépitée de plus en plus, elle se vengea en le douant de
rendre absolument inutiles tous les talents qu’il avoit reçus de toutes
les autres fées, d’aucun desquels, en les conservant tous, il n’avoit
jamais pu se servir. Il faut avouer qu’à prendre la chose en gros le
portrait est parlant[255].
[255] Cp. _Corr. de Madame_, II. 169.
Un des malheurs de ce prince étoit d’être incapable de suite dans rien,
jusqu’à ne pouvoir comprendre qu’on en pût avoir. Un autre, dont j’ai
déjà parlé, fut une espèce d’insensibilité qui le rendoit sans fiel
dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses; et comme le
nerf et le principe de la haine et de l’amitié, de la reconnoissance
et de la vengeance est le même, et qu’il manquoit de ce ressort, les
suites en étoient infinies et pernicieuses. Il étoit timide à l’excès,
il le sentoit et il en avoit tant de honte qu’il affectoit tout le
contraire, jusqu’à s’en piquer. Mais la vérité étoit, comme on le
sentit enfin dans son autorité par une expérience plus développée,
qu’on n’obtenoit rien de lui, ni grâce ni justice, qu’en l’arrachant
par crainte, dont il étoit infiniment susceptible, ou par une extrême
importunité. Il tâchoit de s’en délivrer par des paroles, puis par des
promesses, dont sa facilité le rendoit prodigue, mais que qui avoit
de meilleures serres lui faisoit tenir. De là tant de manquements de
paroles qu’on ne comptoit plus les plus positives pour rien, et tant de
paroles encore données à tant de gens pour la même chose qui ne pouvoit
s’accorder qu’à un seul, ce qui étoit une source féconde de discrédit
et de mécontents. Rien ne le trompa et ne lui nuisit davantage que
cette opinion qu’il s’étoit faite de savoir tromper tout le monde.
On ne le croyoit plus, lors même qu’il parloit de la meilleure foi,
et sa facilité diminua fort en lui le prix de toutes choses. Enfin
la compagnie obscure, et pour la plupart scélérate, dont il avoit
fait sa société ordinaire de débauche, et que lui-même ne feignoit
pas de nommer publiquement ses roués, chassa la bonne, jusque dans sa
puissance, et lui fit un tort infini.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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