The Book of the Homeless (Le livre des sans-foyer) — John Shaqi
The Book of the Homeless (Le livre des sans-foyer)
History
The Book of the Homeless (Le livre des sans-foyer)
World War, 1914-1918
[Illustration: _PIERRE-AUGUSTE RÉNOIR_
PORTRAIT OF HIS SON, WOUNDED IN THE WAR
FROM A CHARCOAL SKETCH]
_PAUL BOURGET_
APRÈS UN AN
Je me trouvais, au début de ce mois d’août 1915, voyager en automobile
dans une des provinces du centre de la France, que j’avais traversée de
même, juste une année auparavant, quand la mobilisation commençante
remplissait les routes de camions, de canons, de troupes en marche. Une
année! Que de morts depuis! Mais la résolution demeure la même qu’à
cette époque où le Pays tout entier n’eut qu’un mot d’ordre: y aller.
Non. Rien n’a changé de cette volonté de bataille. J’entre dans un
hôtel, pour y déjeuner. La patronne, que je connais pour m’arrêter là
chaque fois que je passe par la petite ville, est entièrement vêtue de
noir. Elle a perdu son frère en Alsace. Son mari est dans un dépôt à la
veille de partir au front. “Faites-vous des affaires?” lui
demandé-je.--“Pas beaucoup. Personne ne circule, et tous les mobilisés
s’en vont. La caserne se vide. Encore ce matin--”--“C’est bien long,”
lui dis-je, pour la tenter.--“Oui, monsieur,” répond-elle, “mais
puisqu’il faut çà--” Et elle recommence d’écrire ses menus, sans une
plainte. Dans la salle à manger, deux servantes, dont une aussi tout en
noir. Je la questionne. Son mari a été tué sur l’Yser. Son visage est
très triste. Mais pas une récrimination non plus. Elle est comme sa
maîtresse. Elle accepte “puisqu’il faut ça.” Un sous-officier ouvre la
porte. Il est suivi d’une femme en grand deuil, d’un enfant et d’un
homme âgé.--Sa femme, son fils et son père, ai-je su depuis. Je le vois
de profil, et j’observe dans son regard une fixité qui m’étonne. Il
refuse une place dans le fond, et marche vers la fenêtre: “J’ai besoin
d’avoir plus de jour maintenant,” répète-t-il, d’un accent singulier. A
peine est-il assis avec sa famille, qu’un des convives de la table
d’hôte, en train de déjeuner, se lève, et vient le saluer avec une
exclamation de surprise. “Vous ici! Vous êtes donc debout? D’ailleurs,
vous avez très belle mine.”--“Oui,” dit le sous-officier, “çà n’empêche
pas qu’il est en verre--” Et il montre son œil droit. En quelques mots,
très simplement, il raconte qu’une balle lui a enlevé cet œil droit en
Argonne. “C’est dommage,” continue-t-il, “on était si bien, si contents
de n’être plus dans l’eau et dans la boue.” Et l’autre de s’écrier:
“Vous êtes tous comme çà, dans l’armée, si braves, si modestes! Nous
autres, les vieux, nous n’avons été que de la Saint-Jean à côté de vous.
70, qu’est-ce que c’était? Rien du tout. Mais çà finira autrement.”--“Il
le faut,” dit le sous-officier, “et pour nous, et pour ces pauvres
Belges à qui nous devons d’avoir eu du temps. Oui,” insiste-t-il, en
posant sa main sur la tête de son enfant, “pour ceux-là aussi il le
faut.”--“Qui est ce monsieur?” dis-je à la servante.--“Ce
sous-officier?” répond-elle, “un négociant de Paris. Le frère de sa dame
a été tué.” Je regarde manger ces gens, si éprouvés. Ils sont bien
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