The Book of the Homeless (Le livre des sans-foyer)
History
The Book of the Homeless (Le livre des sans-foyer)
World War, 1914-1918
Notre voix est toute chaude. Notre voix vient du feu, pour vous
appeler. Beaux fiancés, où êtes-vous, si doux, si chers à celles qui
vous attendent?
Nous ne danserons plus. Nous chanterons notre peine.
Une sœur, hier, a frappé dans la nuit, toc toc, sur nos portes, à la
chambre des vierges.
Et vierge comme nous, elle est entrée tout en pleurs et nous a dit: “Je
suis Poleska, la jeune fille de Pologne. Sœurs de Bretagne, sœurs
galloises, savez-vous la danse et le chant, cet été, de vos sœurs
polonaises? Elles sont la couronne et le tombeau. Elles vont,
coquelicots de deuil et bleuets, par la plaine; et la bêche à la main,
du matin au soir, elles creusent des fosses. Elles mettent dans la terre
leurs fiancés et leurs amants. Voilà l’été de la Pologne, et nos couches
nuptiales, ô sœurs de l’Occident.”
Ayant dit son message, elle a pâli, la brune jeune fille de l’Orient,
aux yeux si bleus, au visage si blanc; et baissant son col souple sur sa
gorge, elle est morte en pleurant.
Et vous, qui êtes contre la haie, après ce long hiver dans la brume, ô
tendres veuves du baiser, quel fut votre printemps? et quel est votre
été? Vers nous levez les yeux, belles émeraudes mouillées. Répondez,
blondes orphelines du soleil, chères sœurs galloises.
III
LA JEUNE FEMME
Nous sommes les amantes et les jeunes femmes. Petites sœurs, vous n’êtes
que les fiancées.
Un an de dévorante amour et de regret! Une année dans le gouffre de
l’ombre sèche! Un an de solitude et de douleur.
O petites sœurs, vous espérez la vie, même quand vous la pleurez. Mais
nous, elle nous dévore.
Nous voici prêtes à mourir d’amour. Et vainement. Et nul ne veut notre
don. Et notre cœur est inutile. Ah! C’est bien là le pis. Nous mourons
de nous-mêmes et de tout.
Au plus tendre de nous, le désespoir ronge ce que le souvenir déchire.
Fiancées, fiancées, vous ne savez pas les ardeurs des amantes, et que
leurs larmes sont du sang.
* * * * *
Vous ne savez pas non plus, tu l’ignores encore, toi qui chantes, suave
jeune fille, quelle moisson nous avons faite, et quel est ce cortège,
là-bas, ouvrant la haie, qui s’avance sur la prairie, portant un trésor
caché, comme une châsse dans les blés.
O ma sœur, toi qui es si chaude et la plus pâle, viens dans mes bras, si
tu ne veux tomber.
Celui que ces jeunes femmes promènent sur leurs épaules, parmi les
fleurs, c’est ton beau fiancé.
Il est mort d’amour pour Notre Dame, entre la mer et la Marne.
Il aimait.
IV
Comme le soleil rougit, d’une dernière effusion, toute la mer verte, on
couche le beau jeune homme dans les seigles.
Il est mort. Il est nu, il est blanc dans les épis. Blanche est sa
bouche, et ses yeux sont clos comme les portes du jour: silence éternel
sur le rire, la lumière et le bruit.
Ses lèvres sont de cendres. La double flamme est morte. Plus de tison.
Et la fleur virile est à jamais fauchée. Qu’il est beau, le jeune corps
de l’homme! Et le héros est toujours pur.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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