Canada -- Description and travel; Canada -- History -- To 1763 (New France); Indians of North America -- Canada
"Cependant la fumée épaisse qui sortoit des ecorces, dont le P.
Lallemant étoit revêtu lui remplissoit la bouche, et il fut assez
lontems sans pouvoir articuler une seule parole. Ses liens étant brûlés,
il leva les mains au ciel, pour implorer le secours de celui qui est la
force des foibles, mais on les lui fit baisser, en le frappant à grands
coups de cordes. Enfin les deux corps n'étant plus qu'une playe, ce
spectacle bien loin de faire horreur aux Iroquois, les mit de bonne
humeur; ils se disoient les uns aux autres que la chair des François
devoit être bonne, et ils en coupèrent sur l'un et sur l'autre de grands
lambeaux, qu'ils mangèrent. Puis ajôutant la raillerie à la cruauté, ils
dirent au P. de Breboeuf, 'Tu nous assurois tout à l'heure que plus on
souffre sur la terre, plus on est heureux dans le ciel; c'est par amitié
pour toi que nous nous étudions à augmenter tes souffrances, et tu nous
en auras obligation.'
"Quelques momens après ils lui enlevèrent toute la peau de la tête, et
comme il respiroit encore, un chef lui ouvrit le côté, d'où le sang
sortant en abondance, tous les barbares accoururent pour en boire; après
quoi le même, qui avoit fait la playe, découvrit le coeur, l'arracha, et
le dévora. Le P. de Breboeuf étoit du diocèse de Bayeux, et oncle du
traducteur du Pharsale. Il étoit d'une taille avantageuse, et mangré son
abstinence extrême, et vingt années du plus pénible apostolat, il avoit
assez d'embonpoint. Sa vie fut un heroisme continuel, et sa mort fut
l'étonnement des bourreaux mêmes.
"Dès qu'il eut expiré, le P. Lallemant fut reconduit dans la cabanne, où
son martyre avoit commencé; il n'est pas même certain qu'il soit demeuré
auprès du Père de Breboeuf jusqu'à ce que celui-ci eût rendu les
derniers soupirs; on ne l'avoit amené là, que pour attendrir son
compagnon, et amollir, s'il étoit possible, le courage de ce héros. Il
est au moins constant par le témoignage de plusieurs Iroquois, qui
furent acteurs dans ce tragédie, que ce dernier mourut le seize, et
qu'il ne fut que trois heures dans le feu, au lieu que le supplice du P.
Lallemant dura dix-sept heures, et qu'il ne mourut que le dix-sept.
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