Les propriétaires de Lanascol ayant voulu se défaire d'un domaine qu'ils
n'habitaient plus, le manoir et les terres qui en dépendaient furent mis
en adjudication chez un notaire de Plouaret. Au jour fixé pour les
enchères nombre d'acheteurs accoururent. Les prix étaient déjà montés
très haut, et le domaine allait être adjugé, quand, à un dernier appel
du crieur, une voix féminine, très douce et très impérieuse tout
ensemble, s'éleva et dit:
'Mille francs de plus!'
Il y eut grande rumeur dans la salle. Tout le monde chercha des yeux la
personne qui avait lancé cette surenchère, et qui ne pouvait être qu'une
femme. Mais il ne se trouva pas une seule femme dans l'assistance. Le
notaire demanda:
'Qui a parlé?'
De nouveau, la même voix se fit entendre.
'Groac'h Lanascol!' répondit-elle.
Ce fut une débandade générale. Depuis lors, il ne s'était jamais
présenté d'acquéreur, et voilà pourquoi, répétait-on couramment,
Lanascol était toujours à vendre.
Si je vous ai entretenu à plaisir de la Fée de Lanascol, mon cher
monsieur Wentz, c'est qu'elle est la première qui ait fait impression
sur moi, dans mon enfance. Combien d'autres n'en ai-je pas connu, par la
suite, à travers les récits de mes compatriotes des grèves, des champs
ou des bois! La Bretagne est restée un royaume de féerie. On n'y peut
voyager l'espace d'une lieue sans côtoyer la demeure de quelque fée mâle
ou femelle. Ces jours derniers, comme j'accomplissais un pèlerinage
d'automne à l'hallucinante forêt de Paimpont, toute hantée encore des
grands souvenirs de la légende celtique, je croisai, sous les opulents
ombrages du Pas-du-Houx, une ramasseuse de bois mort, avec qui je ne
manquai pas, vous pensez bien, de lier conversation. Un des premiers
noms que je prononçai fut naturellement celui de Viviane.
'Viviane!' se récria la vieille pauvresse. 'Ah! bénie soit-elle, la
bonne Dame! car elle est aussi bonne que belle.... Sans sa protection,
mon homme, qui travaille dans les coupes, serait tombé, comme un loup,
sous les fusils des gardes....' Et elle se mit à me conter comme quoi
son mari, un tantinet braconnier comme tous les bûcherons de ces
parages, s'étant porté, une nuit, à l'affût du chevreuil, dans les
environs de la Butte-aux-Plaintes, avait été surpris en flagrant délit
par une tournée de gardes. Il voulut fuir: les gardes tirèrent. Une
balle l'atteignit à la cuisse: il tomba, et il s'apprêtait à se faire
tuer sur place, plutôt que de se rendre, lorsque, entre ses agresseurs
et lui, s'interposa subitement une espèce de brouillard très dense qui
voila tout,--le sol, les arbres, les gardes et le blessé lui-même. Et il
entendit une voix sortie du brouillard, une voix légère comme un bruit
de feuilles, murmurer à son oreille: 'Sauve-toi, mon fils: l'esprit de
Viviane veillera sur toi jusqu'à ce que tu aies rampé hors de la forêt.'
'Telles furent les propres paroles de la fée,' conclut la ramasseuse de
bois mort.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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