Il appartient encore, je suppose, à la catégorie des hommes-fées, ce
_Bugul-Noz_, ce mystérieux 'Berger de la nuit' dont les Bretons des
campagnes voient se dresser, au crépuscule, la haute et troublante
silhouette, si, d'aventure, il leur arrive de rentrer tard du labour. On
n'a jamais pu me renseigner exactement sur le genre de troupeau qu'il
faisait paître, ni sur ce que présageait sa rencontre. Le plus souvent,
on la redoute. Mais, comme l'observait avec raison une de mes
conteuses, Lise Bellec, s'il est préférable d'éviter le _Bugul-Noz_, il
ne s'ensuit pas, pour cela, que ce soit un méchant Esprit. D'après elle,
il remplirait plutôt une fonction salutaire, en signifiant aux humains,
par sa venue, que la nuit n'est pas faite pour s'attarder aux champs ou
sur les chemins, mais pour s'enfermer derrière les portes closes et pour
dormir. Ce berger des ombres serait donc, somme toute, une manière de
bon pasteur. C'est pour assurer notre repos et notre sécurité, c'est
pour nous soustraire aux excès du travail et aux embûches de la nuit
qu'il nous force, brebis imprudentes, à regagner promptement le bercail.
Sans doute est-ce un rôle tutélaire à peu près semblable qui, dans la
croyance populaire, est dévolu à un autre homme-fée, plus spécialement
affecté au rivage de la mer, comme l'indique son nom de _Yann-An-Ôd_. Il
n'y a pas, sur tout le littoral maritime de la Bretagne ou, comme on
dit, dans tout l'_armor_, une seule région ou l'existence de ce 'Jean
des Grèves' ne soit tenue pour un fait certain, dûment constaté,
indéniable. On lui prête des formes variables et des aspects différents.
C'est tantôt un géant, tantôt un nain. Il porte tantôt un 'suroit' de
toile huilée, tantôt un large chapeau de feutre noir. Parfois, il
s'appuie sur une rame et fait penser au personnage énigmatique, armé du
même attribut, qu'Ulysse doit suivre, dans l'_Odyssée_. Mais, toujours,
c'est un héros marin dont la mission est de parcourir les plages, en
poussant par intervalles de longs cris stridents, propres à effrayer les
pêcheurs qui se seraient laissé surprendre dehors par les ténèbres de la
nuit. Il ne fait de mal qu'à ceux qui récalcitrent; encore ne les
frappe-t-il que dans leur intérêt, pour les contraindre à se mettre à
l'abri. Il est, avant tout, un 'avertisseur'. Ses cris ne rappellent pas
seulement au logis les gens attardés sur les grèves; ils signalent aussi
le dangereux voisinage de la côte aux marins qui sont en mer et, par là,
suppléent à l'insuffisance du mugissement des sirènes ou de la lumière
des phares.
Remarquons, à ce propos, qu'on relève un trait analogue dans la légende
des vieux saints armoricains, pour la plupart émigrés d'Irlande. Un de
leurs exercices coutumiers consistait à déambuler de nuit le long des
côtes où ils avaient établi leurs oratoires, en agitant des clochettes
de fer battu dont les tintements étaient destinés, comme les cris de
_Yann-An-Ôd_, à prévenir les navigateurs que la terre était proche.
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