de delicatesse, de n’auoir sçeu profiter qu’en cette maniere de mes
emportemens? Et comment est-il possible qu’auec tant d’amour ie n’aye
pû vous rendre tout a fait heureux? ie regrette pour l’amour de vous
seulement les plaisirs infinis, que vous auez perdus: faut-il que vous
n’ayez pas voulu en ioüir? Ah! si vous les cōnoissiez, vous trouueriez
sans doute qu’ils sont plus sensibles, que celuy de m’auoir abusée, &
vous auriez esprouué, qu’on est beaucoup plus heureux, & qu’on sent
quelque chose de bien plus touchant, quand on ayme violamment, que
lors’qu’on est aymé. Ie ne sçay, ny ce que ie suis, ny ce que ie fais,
ny ce que ie desire: ie suis deschirée par mille mouuemens contraires:
Peut-on s’imaginer vn estat si deplorable? Ie vous ayme éperduëment,
& ie vous mesnage assez pour n’oser, peut-estre, souhaiter que vous
soyez agité des mesmes transports: ie me tuërois, ou ie mourrois de
douleur sans me tuër, si j’estois asseurée que vous n’auez jamais
aucun repos, que vostre vie n’est que trouble, & qu’agitation, que vous
pleurez sans cesse, & que tout vous est odieux; je ne puis suffire à
mes maux, comment pourrois-je supporter la douleur, que me donneroient
les vostres, qui me seroient mille fois plus sensibles? Cependant ie
ne puis aussi me resoudre à desirer que vous ne pensiez point à moy;
& à vous parler sincerement, ie suis ialouse auec fureur de tout ce
qui vous donne de la joye, & qui touche vostre cœur, & vostre goust
en France. Ie ne sçay pourquoy ie vous écris, ie voy bien que vous
aurez seulement pitié de moy, & ie ne veux point de vostre pitié; j’ay
bien du depit cōtre moy-mesme, quand ie sais reflexion sur tout ce
que ie vous ay sacrifié: j’ay perdu ma reputation, je me suis exposée
a la fureur de mes parens, à la severité des loix de ce Païs contre
les Religieuses, & à vostre ingratitude, qui me paroist le plus grand
de tous les malheurs: cependant je sens bien que mes remors ne sont
pas veritables, que ie voudrois du meilleur de mon cœur, auoir couru
pour l’amour de vous de plus grans dangers, & que i’ay vn plaisir
funeste d’auoir hazardé ma vie & mō honneur, tout ce que i’ay de plus
precieux, ne devoit-il pas estre en vostre disposition? Et ne dois-je
pas estre bien aise de l’auoir employé, comme i’ay fait: il me semble
mesme que ie ne suis gueres contente ny de mes douleurs, ny de l’excez
de mon amour, quoi que ie ne puisse, helas! me flater assez pour étre
contente de vous; je vis, infidelle que ie suis, & ie fais autant de
choses pour conserver ma vie, que pour la perdre, Ah! j’en meurs de
honte: mon desespoir n’est donc que dans mes Lettres? Si je vous aimois
autant que ie vous l’ay dit mille fois, ne serois-je pas morte, il y
a long-temps? Ie vous ay trompé, c’est à vous à vous plaindre de moy:
Helas! pourquoy ne vous en plaignez vous pas? Ie vous ay veu partir, ie
ne puis esperer de vous voir iamais de retour, & ie respire cependant:
ie vous ay trahy, ie vous en demande pardon: mais ne me l’accordez
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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