pourriez vous pas me venir voir, & m’emmener en Frāce? Mai’s ie ne le
merite pas, faites tout ce qu’il vous plaira, mon amour ne depend plus
de la maniere, dont vous me traiterez; depuis que vous estes party,
je n’ay pas eu vn seul moment de santé, & je n’ay aucun plaisir qu’en
nomment vostre nō mille fois le iour; quelques Religieuses, qui sçauent
l’estat deplorable, où vous m’auez plongée, me parlent de vous fort
souuent: je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre, où vous
estes venu tant de fois, & ie regarde sans cesse vôtre portrait, qui
m’est mille fois plus cher que ma vie, il me donne quelque plaisir:
mais il me donne aussi bien de la douleur, lors que ie pense que ie ne
vous reuerray, peut-estre jamais; pourquoy faut-il qu’il soit possible
que ie ne vous verray, peut-estre, iamais? M’auez vous pour toûjours
abandonnée? Ie suis au desespoir, vostre pauure Mariane n’en peut plus,
elle s’éuanoüit en finissant cette Lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de
moy.
TROISIESME LETTRE
Qv’est-ce que je deuiendray, & qu’est-ce que vous voulez que ie fasse?
Ie me trouue bien éloignée de tout ce que j’auois preueu: I’esperois
que vous m’écririez de tous les endroits, où vous passeriez, & que
vos lettres seroient fort longues; que vous soustiēdrez ma Passion
par l’esperance de vous reuoir, qu’vne entiere confiance en vostre
fidelité me donneroit quelque sorte de repos, & que ie demeurerois
cependant dans vn estat assez supportable sans d’extrèmes douleurs:
j’auois mesme pensé à quelques foibles projets de faire tous les
efforts dont ie serois capable, pour me guerir, si ie pouuois
connoistre bien certainement que vous m’eussiez tout à fait oubliée;
vostre éloignement, quelques mouuemens de deuotiō; la crainte de
ruiner entierement le reste de ma santé par tant de veilles, & par
tant d’inquietudes; le peu d’apparence de vostre retour: la froideur
de vostre Passion, & de vos derniers adieux; vostre depart, fondé sur
d’assez meschās pretextes, & mille autres raisons, qui ne sont que
trop bonnes, & que trop inutiles, sembloient me promettre vn secours
assez asseuré, s’il me deuenoit necessaire: n’ayant enfin à combatre
que contre moy mesme, ie ne pouuois jamais me défier de toutes mes
foiblesses, ny apprehender tout ce que ie souffre aujourd’huy. Helas!
que ie suis à plaindre, de ne partager pas mes douleurs auec vous,
& d’estre toute seule malheureuse: cette pensée me tuë, & je meurs
de frayeur, que vous n’ayez iamais esté extrémement sensible à tous
nos plaisirs: Oüy, ie connois presentement la mauuaise foy de tous
vos mouuemens: vous m’auez trahie toutes les fois, que vous m’auez
dit, que vous estiez rauy d’estre seul auec moy; ie ne dois qu’a mes
importunitez vos empressemens, & vos transports; vous auiez fait de
sens froid vn dessein de m’enflamer, vous n’auez regardé ma Passion
que comme vne victoire, & vostre cœur n’en a jamais esté profondement
touché, n’estes vous pas bien malheureux, & n’auez vous pas bien peu
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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