helas! sans tant de haine, & sans tant d’amour, qui remplissent mon
cœur? Pourrois-je surviure à ce qui m’occupe incessamment, pour mener
vne vie tranquille & languissante? Ce vuide & cette insensibilité ne
peuuent me conuenir. Tout le monde s’est apperceu du changement entier
de mon humeur, de mes manieres, & de ma persōne, ma Mere m’en a parlé
auec aigreur, & ensuite auec quelque bonté, ie ne sçay ce que ie luy
ay répondu, il me semble que ie luy ay tout auoüé. Les Religieuses
les plus seueres ont pitié de l’estat où je suis, il leur donne mesme
quelque consideration, & quelque menagemēt pour moy; tout le monde est
touché de mon amour. & vo’ demeurez dans vne profonde indiference, sans
m’escrire, que des lettres froides; pleines de redites; la moitié du
papier n’est pas remply, & il paroist grossierement que vous mourez
d’enuie de les auoir acheuées. Dona Brites me persecuta ces jours
passez pour me faire sortir de ma chambre, & croyant me diuertir,
elle me mena promener sur le Balcon, d’où l’on voit Mertola, je la
suiuis, & je fûs aussi-tost frapée d’vn souuenir cruel, qui me fit
pleurer tout le reste du jour: elle me ramena, & ie me jettay sur mon
lict, où ie fis mille réflexions sur le peu d’apparence, que ie voy
de guerir jamais: ce qu’on fait pour me soulager, aigrit ma douleur,
& ie trouue dans les remedes mesmes des raisons particulieres de
m’afliger: je vous ay veu souuent passer en ce lieu auec vn air, qui
me charmoit, & j’estois sur ce Balcon le jour fatal, que ie cōmençay
à sentir les premiers effets de ma Passion malheureuse: il me sembla
que vous vouliez me plaire, quoy que vous ne me connussiez pas: je me
persuaday que vous m’auiez remarquée entre toutes celles, qui estoient
auec moy, ie m’imaginay que lors que vous vous arrestiez, vous estiez
bien aise, que ie vous visse mieux, & i’admirasse vostre adresse, &
vostre bonne grace, lors que vous poussiez vôtre cheual, i’estois
surprise de quelque frayeur, lors que vous le faisiez passer dans vn
endroit difficile: enfin je m’interessois secrettement à toutes vos
actions, je sentois bien que vous ne m’estiez point indifferent, & ie
prenois pour moy tout ce que vous faisiez: vous ne connoissez que trop
les suites de ces commencemens, & quoy que ie n’aye rien à mesnager, ie
ne dois pas vous les escrire, de crainte de vous rendre plus coupable,
s’il est possible que vous ne l’estes, & d’auoir à me reprocher tant
d’efforts inutiles pour vous obliger à m’estre fidele, vous ne le serez
point: Puis-je esperer de mes lettres & de mes reproches ce que mon
amour & mon abandonnement n’ont pû sur vostre ingratitude? Ie fuis
trop asseurée de mon malheur, vostre procedé injuste ne me laisse pas
la moindre raison d’en douter, & ie dois tout apprehender, puisque
vous m’auez abandonée. N’aurez vous de charmes que pour moy, & ne
paroistrez vous pas agreable à d’autres yeux? Ie croy que ie ne seray
pas fâchée que les sentimens des autres iustifient les miens en quelque
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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