assignoit tousjours heure de venir vers elle l'un après l'aultre, comme
l'un aujourd'huy et l'aultre demain. Et de ceste manière de faire savoit
bien l'occasion le derrenier venu, mais il n'en faisoit nul semblant,
et aussi à la vérité il ne luy en challoit guères, si non que ung pou
luy desplaisoit la folie du premier venu, qui trop fort à son gré se
boutoit en chose de petite value. Et de fait se pensa qu'il l'en
advertiroit tout du long, ce qu'il fist. Or savoit-il bien que les jours
que la gouge luy defendoit de venir vers elle, dont il faisoit trop bien
le mal content, estoient gardez pour son compaignon le premier venu. Si
fist le guet par pluseurs nuiz; et le véoit entrer vers elle par le
mesme lieu et à celle heure que ès aultres ses jours faisoit. Si luy
dist ung jour entre les aultres: «Vous m'avez beaucop celé les amours
d'une telle et de vous; et n'est serment que vous ne m'ayez fait au
contraire, dont je m'esbahis bien que vous prenez si peu de fiance en
moy, voire quand je sçay davantage et véritablement ce qui est entre
vous et elle. Et affin que vous sachiez que je sçay qui en est, je vous
ay veu entrer de vers elle par pluseurs foiz à telle heure et à telle;
et de fait hier, n'a pas plus loing, je teins sur vous, et d'un lieu où
j'estoye, je vous y vy entrer; vous savez bien si je dy vray.» Le
premier venu, quand il oyt si vives enseignes tant notoires, il ne sceut
que dire; si luy fut force de confesser ce qu'il eust très voluntiers
celé, et qu'il cuidoit que ame ne sceust que luy. Et dist à son
compaignon le derrenier venu que vrayement il ne luy peut plus ne veult
celer qu'il en soit bien amoureux, mais il luy prie qu'il n'en soit
nouvelle. «Et que diriez-vous, dit l'autre, si vous aviez
compaignon?--Compaignon! dist-il, quel compaignon? En amours, je ne le
pense pas, dit il.--Saint Jehans! dist le derrenier venu, et je le sçay
bien; il ne fault jà aller de deux en trois, c'est moy. Et pour ce que
je vous voy plus feru que la chose ne vaille, vous ay-je pieça voulu
advenir, mais vous n'y avez voulu entendre; et si je n'avoie plus grant
pitié de vous que vous mesmes n'ayez, je vous lairroye en ceste folye;
mais je ne pourroye souffrir que une telle gouge se trompast et de vous
et de moy si longuement.» Qui fut bien esbahy de ces nouvelles, ce fut
le premier venu, car il cuidoit tant estre en grace que merveilles; si
ne savoit que dire ne penser. Au fort, quand il parla, il dist: «Nostre
dame! on m'a bien baillé de l'oye, et si ne m'en doubtoie guères; si en
ay esté plus aisié à decevoir; le dyable emporte la gouge quand elle est
telle!--Je vous diray, dit le derrenier venu, elle se cuide tromper de
nous, et de fait elle a desjà trèsbien commencé, mais il la fault nous
mesmes tromper.--Et je vous en prie, dist le premier venu, le feu de
saint Anthoine l'arde quand oncques je l'accointay!--Vous savés, dist le
derrenier venu, que nous allons vers elle tour à tour, il fault qu'à la