Vous ne povez nyer que ung tel, c'est asavoir le derrenier venu, ne soit
de vous entretenu; je le scay bien, car je m'en suis donné garde, et si
ay bien fait le guet, car je l'ay veu venir vers vous hier, n'a pas
plus loing; il y vint à telle heure et ainsi habillé. Mais je voue à
Dieu qu'il en a prins ses quaresmeaux, car je tendray sur luy; et
fust-il plus grand maistre cent foiz, si je l'y puis rencontrer je luy
osteray la vie du corps, ou luy à moy, ce sera l'un des deux; car je ne
pourroie vivre voyant ung aultre joïr de vous. Et vous estes bien faulse
et desloyale, qui m'avez en ce point deceu; et non sans cause maudiz-je
l'heure qu'oncques vous accointay, car je sçay tout certainement que
c'est ma mort, si l'aultre scet ma volunté, et espère que oy. Et par
vous je sçay de vray que je suis mort; et s'il me laisse vivre, il
aguyse le cousteau qui sans mercy à ses derrains jours le mainra. Et
s'ainsi en advient, le monde n'est pas assez grand pour moy sauver que
morir ne me faille.» La gouge n'avoit pas moyennement à penser pour
trouver soudaine et suffisante excusance pour contenter celuy qui est si
mal content. Toutesfoiz ne demoura qu'elle ne se mist en ses devoirs de
l'oster hors de ceste melencolie, et pour assiete en lieu de cresson,
elle luy dist: «Mon amy, j'ay bien au long entendu vostre grand ratelée
qui, à la verité dire, me baille à cognoistre que je n'ay pas esté si
sage que je deusse, et que j'ay trop tost adjousté foy à voz semblans et
decevables parolles, et qu'elles m'ont conclut et rendue en vostre
obeissance; vous en tenez à present trop mains de biens de moy. Aultre
raison aussi vous meut, car vous savez et assez cognoissez de fait que
je suis prinse et que amours m'ont ad ce menée que sans vostre presence
je ne puis vivre ne durer. Et à ceste cause et pluseurs aultres qu'il ne
fault jà dire, vous me voulez tenir vostre subjecte et esclave, sans
avoir loy de parler ne deviser à nul aultre que à vous. Puis qu'il vous
plaist, au fort j'en suis contente, mais vous n'avez nulle cause de moy
suspessonner en rien de personne qui vive, et si ne fault aussi jà que
m'en excuse; verité, que tout vaint, m'en defendra si luy plaist.--Par
dieu, m'amye, dist le premier venu, la verité est telle que je vous ay
dicte, qui vous sera quelque jour prouvée et cher vendue pour aultry et
pour moy, si aultre provision de par vous n'y est mise.» Après ces
parolles et aultres trop longues à racompter, se partit le premier venu,
qui pas n'oblya lendemain tout au long racompter à son compaignon le
derrain venu, Et Dieu scet les risées et joyeuses devises qu'à ceste
cause qu'ilz eurent entre eulx deux. Et la gouge en ce lieu avoit bien
des estouppes en sa quenoille, qui veoit et savoit très bien que ceulx
qu'elle entretenoit se doubtoient et percevoient chacun de son
compaignon, mais pourtant ne laissa pas de leur bailler tousjours
audience, chacun à sa foiz, puis qu'ils la requeroient, sans en donner à
nul congié.