savoir que si je m'apperçoy jamais que l'aultre y vienne, je le mettray
ou feray mettre en tel point qu'il ne courroussera jamais ne moy ne
aultre.--Ha! monseigneur, dit elle, par dieu vous avez tort de prendre
vostre ymaginacion sur luy, et croiez que je suis seure qu'il n'y pense
pas.» Ainsi departit nostre derrenier venu. Et au lendemain son
compaignon le premier venu ne faillit pas à son lever pour savoir des
nouvelles; et il luy en compta largement et bien au long le demené,
comment il fist le courroucié, comment il la menasse de tuer, et les
responses de la gouge. «Par mon serment, c'est bien joué. Or laissez moy
avoir mon tour; si je ne fays bien mon personnage, je ne fuz oncques si
esbahy.» A chef de pièce son tour vint, et se trouva vers la gouge, qui
ne luy fist pas mains de chère qu'elle avoit de coustume, et que le
derrenier venu en avoit emporté naguères. Si l'aultre son compaignon le
derrenier venu avoit bien fait du mauvais cheval et en maintien et en
paroles, encores en fist-il plus, et comme celuy qui sembloit plus
courroucié qu'oncques homme ne fut joyeux, dist en telle manière: «Je
doy bien maudire l'heure et le jour qu'oncques j'eu vostre accointance;
car il n'est pas possible à Dieu ne au monde tout ensemble d'amasser
plus de doleurs, regretz, et d'amers desplaisirs au cueur d'un pouvre
amoureux que j'en trouve aujourd'uy dont le mien est environné et
assiégé. Helas! je vous avoye entre aultres choisie comme la non
pareille de loyaulté, genteté et gracieuseté, et que je y trouveroye
largement et à comble la trèsnoble vertu de loyauté; et à ceste cause
m'estoye de mon cueur defait, et du tout l'avoye mis en vostre mercy,
cuidant à la vérité que plus noblement ne en meilleur lieu asseoir ne le
pourroie; mesmes m'avez ad ce mené que j'estoye prest et délibéré
d'attendre la mort, ou plus, si possible eust esté, pour vostre honneur
sauver. Et quand j'ay cuidié estre plus seur de vous, que je n'ay pas
seullement sceu par estrange rapport, mais à mes yeulx mesmes perceu ung
aultre venu de costé, qui me toust et rompt tout l'espoir que j'avoye en
vostre service d'estre de vous tout le plus cher tenu.--Mon amy, dist la
gouge, je ne sçay qui vous a troublé, mais vostre manière et voz
parolles portent et jugent qu'il vous fault quelque chose, que je ne
saroie penser ne inferrer que ce peut estre, si vous n'en dictes plus
avant, si non ung peu de jalousie qui vous tourmente, ce me semble, de
laquelle, si vous estiez bien sage, n'ariez cause de vous accointer. Et
là où je saroye, je ne vous en vouldroye pas bailler l'occasion; et si
vous pensez bien à tout, vous n'estes pas si peu accoinct de moy que je
ne vous aye monstré la chose au monde qui plus vous en peut donner et
bailler cause d'asseurance, à quoy vous me feriez tantost avoir regret,
par me servir de telz paroles.--Je ne suis pas homme, dit le premier
venu, que vous doyez contenter de paroles, car excusance n'y vault rien.