N'a guères que ung bon homme, laboureur et marchant et tenant sa
residence en ung bon village de la chastellenie de Lille, trouva façon
et manière, au pourchaz de luy et de ses bons amis, d'avoir à femme une
trèsbelle jeune fille qui n'estoit pas des plus riches; et aussi
n'estoit son mary, mais trèsconvoiteux estoit et homme de grand
diligence, et qui fort tiroit d'acquerre et gaigner. Et elle d'aultre
part mettoit peine d'entretenir le mesnage selon le desirier de son
mary, qui à ceste cause l'avoit beaucop en grace, lequel à mains de
regret alloit souvent es affaires de sa marchandise, sans avoir doubte
ne suspicion qu'elle feist aultre chose que bien. Mais le pouvre homme
sur ceste fiance tant y alla et tant la laissa seule, que ung gentil
compaignon s'approucha, et pour abreger fist tant à pou de jours qu'il
fut son lieutenant, dont guères ne se doubtoit celuy qui cuidoit avoir
du monde la meilleur femme, et qui plus pensast à l'accroissement de son
honneur et de sa chevance. Ainsi n'estoit pas, car elle abandonna tost
l'amour qu'elle luy devoit, et ne luy challut du prouffit ne du
dommage; ce seulement luy suffisoit qu'elle se trouvast avecques son
amy, dont il en advint ung jour ce qui s'ensuyt. Nostre bon marchant
dessusdit estant dehors, comme il avoit de coustume, sa femme le fist
tantost savoir à son amy, qui n'eust pas failly voluntiers à son
mandement, mais vint tout incontinent. Et affin qu'il ne perdist temps,
au plustost qu'oncques peut ne sceust s'approucha de sa dame, et luy
mist en terme pluseurs et divers propos amoureux; et pour conclusion, le
desiré plaisir ne luy fut pas escondit néant plus que autresfoiz, dont
le nombre n'estoit pas petit. De mal venir, tout à ce beau cop que ces
amours se faisoient, véez bon mary d'arriver, qui trouve la compagnie en
besoigne, dont il fut bien esbahy, car il n'eust pas pensé que sa femme
fust telle. «Qu'est ce cy? dist il; par la mort bieu, ribauld, je vous
tueray tout roidde.» Et l'aultre, qui se treuve surprins et en meffait
present achopé, ne savoit sa contenance; mais car il le savoit diseteux
et fort souffreteux, il luy dist tout subit: «Ha! Jehan, mon amy, je
vous cry mercy, pardonnez moy si je vous ay rien meffait, et par ma foy
je vous donray six rasures de blé.--Par dieu, dit il, je n'en feray
rien; vous passerez par mes mains et auray la vie de vostre corps, si je
n'en ay douze rasures. Et la bonne femme, qui oyoit ce débat, pour y
mettre le bien comme elle estoit tenue, s'advança de parler et dist à
son mary: «Et Jehan, beau sire, laissez luy achever ce qu'il a
commencé, je vous requier, et vous aurez huit rasures. N'ara pas? dit
elle, en se virant vers son amy.--J'en suis content, dit il, mais, par
ma foy, c'est trop, ad ce que le blé est cher.--Est ce trop? dist le
vaillant homme; et par la mort bieu, je me repens bien que je n'ay dit
plus hault, car vous avez forfait une emende, s'il venoit à la
cognoissance de la justice, qui vous seroit beaucop plus tauxée;