dire bon curé: «Mon voisin, je me donne grand merveille, si font aussi
pluseurs voz voisins et amys, que vous ne mariez vostre fille, et à quel
propos vous la tenez tant d'emprès vous, et si savez toutesfoiz que la
garde est périlleuse. Non pas, Dieu me veille garder que je dye ou
voulsisse dire qu'elle ne soit toute bonne; mais vous en voiez tous les
jours mesadvenir puis qu'on les tient oultre le terme deu. Pardonnez-moy
toutesfoiz que si fiablement vous ouvre et descouvre mon courage; car
l'amour que je vous porte, la foy aussy que je vous doy, en tant que je
suis vostre pasteur indigne, me semonnent et obligent de ce faire.--Par
dieu! monseigneur le curé, dist le bon homme, vous ne me dictes chose
que je ne cognoisse estre vraye; et tant que je puis vous mercye; et ne
pensez pas ce que je la tiens si longuement avecques moy c'est malgré
moy; car quand son bien viendra, par ma foy, je me traveilleray pour
elle comme je doy. Vous ne voulez pas que je luy pourchasse ung mary,
mais s'il en vient ung qui soit homme de bien, je feray comme ung bon
père doit faire.--Vous dictes trèsbien, dit le curé, et par ma foy, vous
ne povez mieulx faire que de vous en despescher, car c'est grand chose
de veoir ses enfans allyez en sa plaine vie. Et que diriez vous d'un
tel, le filz d'un tel vostre voisin? par ma foy, il me semble bon homme,
bon mesnagier, et ung grand laboureur.--Saint Jehan, dit le bon homme,
je n'en dy que tout bien; quant à moy je le cognois pour ung bon jeune
homme et bon laboureur. Son père et sa mère et tous ses parens sont gens
de bien; et quand ilz feroient cest honneur à ma fille que de la
requerre à mariage pour luy, je leur en respondroye tellement qu'ilz
devroient estre contens par raison.--Ainsi m'aïst Dieu, dist le curé,
l'on ne dist jamais mieulx, et pleust à Dieu que la chose en fust ores
bien faicte ainsi comme je le desire; et pource que je sçay à la verité
que ceste allyance seroit le bien des parties, je m'y veil emploier; et
sur ce adieu vous dy.» Si ce maistre curé avoit bien fait son personnage
au père de sa dame, il ne le fist pas mains mal au père du jeune homme
qu'il avoit mis en bouche à son beau père qui sera s'il peut; et luy va
faire ung grand premisse, que son filz estoit en eage de marier, et
qu'il le deust pieça estre; et cent mille raisons luy amène par
lesquelles il dit et veult conclure que le monde est perdu si son filz
n'est tantost maryé. «Monseigneur le curé, dit ce segond bon homme, je
scay que vous dictes au plus près de verité; et en conscience, si je
fusse aussi bien à l'avantage que j'ay esté puis ne sçay quants ans, il
ne fust pas encores à marier; car c'est une des choses en ce monde que
plus je desire; mais faulte d'argent l'en a retardé, et c'est force
qu'il ait encores pacience jusques ad ce que nostre seigneur nous envoye
plus de bien que encores n'avons.--A dya, dit le curé, je vous entens
bien, il ne vous fault que de l'argent.--Par ma foy non, dit il; si j'en