Quand prestes furent et sur
piez mises, et leur pou de mesnage mis à point, la bonne mère si demande
à sa fille s'elle n'a rien oy en ceste nuyct, et elle luy respond:
«Certes, mère, nenny.--Ce n'est pas à toy, dit-elle aussi, que de
prinssault ce doulx message s'adresse, combien qu'il te touche beaucop.»
Lors luy va dire tout au long l'angelicque nouvelle que en ceste nuyt
Dieu luy manda; demande aussi qu'elle en veut dire. La bonne fille,
comme sa mère simple et devote, respond: «Dieu soit loé; ce qu'il vous
plaist, ma mère, soit fait.--C'est trèsbien dit, respond la mère. Or en
allons à la montagne à la semonce du bon angel devers le saint
preudomme.» Le bon hermite, faisant le guet quand la deceue veille sa
simple fille amenroit, la voit venir; si laisse son huys entreouvert,
et en prière se va mettre enmy sa chambre, affin qu'en devocion fust
trouvé. Et comme il desiroit il advint, car la bonne femme et sa fille,
voyans l'huys entreouvert, sans demander quoy ne comment, dedans
entrèrent. Et, comme elles parceurent l'ermite en contemplacion, comme
s'il fust Dieu l'onnorèrent. L'ermite, à voix humble et casse, les yeulx
vers la terre enclinez, de Dieu salue la compaignie. Et la veillote,
desirant qu'il sceust l'occasion qui l'amenoit, le tire à part et luy va
dire de bout en bout tout le fait, qu'il savoit trop mieulx qu'elle. Et,
comme en grand reverence faisoit son rapport, le bon hermite gettoit ses
yeulx en hault, joignoit les mains au ciel; et la veille ploroit, tant
avoit et joye et pitié. Quand ce rapport fut au long achevé, dont la
veillotte attendoit la response, celuy qui la doit faire ne se haste
pas. Au fort, à chef de pièce, quand il parla ce fut: «Dieu soit loé!
Mais, m'amye, dist-il, vous semble-il à la vérité, et à vostre
entendement, que ce que droit cy vous me dictes ne soit point fantosme
ou illusion? Que vous en juge le cueur? Sachez que la chose est
grande.--Certainement, beau père, j'entendiz la voix qui ceste joieuse
nouvelle apporta aussi plainement que je faiz vous, et croiez que je ne
dormoye pas.--Or bien, dit-il, non pas que je veille contredire au
vouloir de mon createur, si me semble-il que vous et moy dormions
encores sur ce fait; et, s'il vous appert de rechef, vous reviendrez icy
vers moy, et Dieu nous donnera bon conseil et advis. On ne doit pas
trop legierement croire, ma bonne mère; le dyable, aucunesfois envieux
d'aultruy, bien treuve tant de cautelles et se transforme en angel de
lumière. Creez, ma mère, que ce n'est pas pou de chose de ce fait cy;
et, si je y mectz ung pou de refus, ce n'est pas merveille: n'ay je pas
à Dieu voué chasteté? Et vous m'apportez la romptture de par lui.
Retournez en vostre maison, et priez Dieu, et au surplus demain nous
verrons que ce sera; et à Dieu soiez.» Après ung grand tas d'agyos, se
part la compagnie de l'ermite, et vindrent à l'ostel devisant. Pour
abreger, nostre hermite à l'heure accoustumée et deue, fourny du baston