Jasoit que ès nouvelles dessus dictes les noms de ceulx et celles à qui
elles ont touché et touchent ne soient mis n'escripz, si me donne mon
appetit grand vouloir de nommer, en ma petite ratelée, le conte
Walerant, en son temps conte de saint Pol, et appellé le beau conte.
Entre aultres ses seigneuries, il estoit seigneur d'un village en la
chastellenie de Lisle nommé Vrelenchem, près du dit Lisle environ d'une
lieue. Ce gentil conte, de sa bonne et doulce nature, estoit et fut
tout son temps amoureux oultre l'enseigne. Il sceut, au rapport d'aucuns
ses serviteurs qui en ce cas le servoient, que au dit Vrelenchem avoit
une très belle fille, gente de corps et en bon point. Il ne fut pas si
paresseux que, assez tost après ceste nouvelle oye, il ne se trouvast en
ce village. Et feirent tant ses serviteurs, que les yeulx de leur
maistre confermèrent de tout point leur rapport touchant la dicte fille:
«Or ça, qu'est-il de faire? dist lors le gentil conte; c'est force que
je parle à elle entre nous deux seullement, et ne me chault qu'il me
couste.» L'un de ses serviteurs, docteur en son mestier, dit:
«Monseigneur, pour vostre honneur et celuy de la fille aussi, il me
semble qu'il vault mieux que je luy descouvre l'embusche de vostre
vouloir; et selon la response j'auray advis de parler et poursuyre.»
Comme l'aultre dist, il fut fait, car il vint devers la belle fille et
très courtoisement la salua. Et elle, qui n'estoit pas mains sage ne
bonne que belle, courtoisement luy rendit son salut. Pour abreger, après
pluseurs parolles d'accointances, le bon macquereau va faire un grant
premisse touchant les biens et les honneurs que son maistre luy vouloit;
et de fait, se à elle ne tenoit, elle seroit cause d'enrichir et honorer
tout son lignage. La bonne fille entendit tantost quelle heure il
estoit, si feist sa response telle qu'elle estoit, c'est assavoir belle
et bonne: car, au regard de monseigneur le conte, elle estoit celle, son
honneur saulve, qui luy vouldroit obéir, craindre et servir en toutes
choses. Mais qui la vouldroit requerre contre son honneur, qu'elle
tenoit aussi cher que sa vie, elle estoit celle qui ne le cognoissoit et
pour qui elle ne feroit neant plus que le singe pour les mauvais. Qui
fut esbahy et courroucé, ceste response oye, ce fut nostre va luy-dire,
qui s'en revint devers son maistre à tout ce qu'il avoit de poisson, car
à char avoit-il failly. Il ne fault pas demander si le conte fut mal
content quand il sceut la trèsfière et dure response de celle dont il
desiroit l'accointance et joissance, et autant et plus que de nulle du
monde. A chef de pièce va dire: «Or avant, laissons la là pour ceste
foiz; il m'en souviendra quant el cuidera qu'il soit oblié.» Il se
partit de là tantost après, et n'y retourna que les six sepmaines ne
furent passées; et quand il revint, ce fut si trèssecrètement que
nouvelle nulle n'en fut en la ville, tant simplement et en tapinage s'i
trouva.