Ce jeune étranger au service de France, que l’hiver dernier toutes les
dames se disputaient... ce jeune fils du roi de Pologne et de la
comtesse de Kœnigsmarck...
LA PRINCESSE, _avec émotion_
Maurice de Saxe!
ATHÉNAÏS
Est de retour à Paris!
L’ABBÉ
Permettez! le bruit en a couru, mais cela n’est pas!
ATHÉNAÏS
Cela est! je le sais par mon petit-cousin, Florestan de Belle-Isle, qui
l’avait accompagné dans son expédition de Courlande... ce qui était même
bien inquiétant, bien effrayant... (_Vivement._) pour M. le duc
d’Aumont, mon mari... et pour moi. Mais enfin il est à Paris depuis ce
matin... Je l’ai vu, et il revenait, m’a-t-il dit, avec son jeune
général...
LA PRINCESSE
Qui, à ce qu’il paraît, n’avoue pas son retour.
L’ABBÉ
A cause de ses dettes... il en a tant! Il doit seulement, à ma
connaissance, soixante-dix mille livres à un Suédois, le comte de
Kalkreutz, qui, l’année dernière déjà, aurait pu le faire arrêter, et
qui y a renoncé, parce que où il n’y a rien...
LE PRINCE
Le roi perd ses droits!
ATHÉNAÏS
L’abbé ne l’aime pas et lui en veut parce que, l’année dernière, il lui
faisait du tort dans son état de conquérant... jalousie de métier!
L’ABBÉ
C’est ce qui vous trompe, duchesse. Je l’aime beaucoup, car, avec lui,
c’est chaque jour une aventure nouvelle, un scandale nouveau, qui
rajeunit mon répertoire... cela vous plaît, mesdames!
ATHÉNAÏS
Fi, l’abbé!
L’ABBÉ
Vous aimez l’extraordinaire, et chez lui tout est bizarre. D’abord, on
l’appelle Arminius! comment peut-on se nommer Arminius?
LE PRINCE
C’est un nom saxon... tous les savants vous le diront.
L’ABBÉ
Et puis, un autre talisman, il a l’honneur d’être bâtard, bâtard de roi.
LE PRINCE
C’est une chance de succès!
L’ABBÉ
C’est à cela qu’il doit sa renommée naissante.
ATHÉNAÏS
Non pas, mais à son courage, à son audace! A treize ans, il se battait à
Malplaquet sous le prince Eugène, à quatorze ans, sous Pierre le Grand,
à Stralsund... c’est Florestan qui m’a raconté tout cela.
L’ABBÉ
Il a oublié, j’en suis sûr, son plus bel exploit... au siège de Lille,
il a enlevé, il n’avait pas douze ans... il a enlevé...
ATHÉNAÏS
Une redoute?
L’ABBÉ
Non, une jeune fille nommée Rosette.
ATHÉNAÏS, _avec admiration_
A douze ans!
L’ABBÉ
Et quand on commence ainsi, vous jugez...
ATHÉNAÏS
Eh bien! vous le jugez très-mal, car dans cette dernière expédition que
l’on dit fabuleuse et où il vient de se faire nommer duc de Courlande,
l’héritière du trône des czars, la fille de l’impératrice, avait conçu
pour lui une affection qui ne tendait à rien moins qu’à le faire un jour
empereur de Russie.
LA PRINCESSE
Et sans doute, ébloui d’une conquête aussi brillante, Maurice aura tout
employé...
ATHÉNAÏS
Je l’aurais cru comme vous! Pas du tout. Florestan m’a raconté qu’il
n’avait rien fait de ce qu’il fallait pour réussir... au contraire, il a
laissé voir franchement à la princesse moscovite qu’il avait au fond du
cœur une passion parisienne...
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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