Ah! elle n’a que trop raison de compter sur moi, qui suis encore plus
insensé qu’elle... Car après tout, elle donne sa fortune pour un amant,
c’est tout simple!... mais moi, la mienne pour un rival!...
(_Soupirant._) Enfin, elle le veut, cela lui fait plaisir... alors, à
moi aussi!... Mais, ce qu’elle ne trouverait pas dans le grand Corneille
lui-même, ce qui est le sublime de l’absurde, c’est que je souffre de sa
peine... à elle! c’est que je suis tenté de lui en vouloir... à lui...
de ce qu’il ne l’aime pas, et je serais furieux s’il l’aimait!
(_Apercevant la princesse qui sort de l’appartement à droite._) Dieu!
une belle dame!... la maîtresse de la maison, sans doute. (_La saluant
sans que la princesse le voie._) Elle ne me voit pas, et je puis sortir,
je crois, sans que cela la dérange... Allons remplir mon message, et
porter notre argent à la Russie.
(_Il sort par le fond._)
SCÈNE VI
LA PRINCESSE, _seule, puis_ L’ABBÉ, _sortant de la porte à gauche_
LA PRINCESSE, _à part et rêvant_
Que Maurice coure la rejoindre, je l’en défie! Et quant à briser mes
chaînes, il doit voir à présent que cela n’est pas si facile... La seule
chose qui m’inquiète, c’est ce bracelet, donné hier par mon mari et
perdu dans ma fuite... à quel moment?... sans doute en montant dans ce
carrosse de louage qu’il m’a fallu prendre! Après tout! personne ne sait
que ce bracelet m’appartient... quelques diamants de moins, cela regarde
M. de Bouillon. L’essentiel, l’important pour moi, c’est de connaître
cette femme qui exerce sur lui un tel empire... «Celle à qui il confie
tout...» Et quand je pense que j’ai tenu ce secret, mieux encore! cette
rivale entre mes mains... et que tout m’est échappé, grâce à mon mari,
dont le flambeau est venu tout embrouiller... La science n’en fait
jamais d’autres... avec ses lumières!... Aussi je lui en veux, et vienne
l’occasion!... (_Apercevant l’abbé et d’un air gracieux._) Eh! c’est
vous, l’abbé.
L’ABBÉ, _sortant de la porte à gauche_
Vous, madame! déjà superbe, éblouissante...
LA PRINCESSE
J’ai voulu de bonne heure me tenir prête à recevoir tout mon monde... et
en attendant, je rêvais.
L’ABBÉ
Non pas à moi... j’en suis sûr.
LA PRINCESSE
Peut-être!... à des projets de vengeance... projets dans lesquels je ne
vous ai pas défendu de m’aider... au contraire!
L’ABBÉ, _vivement_
Eh bien! madame!... vous me voyez furieux, je ne sais rien encore!
LA PRINCESSE, _souriant_
En vérité!... vous me rassurez!... je comptais si bien sur vos talents
et votre habilité... que je commençais à m’effrayer de la récompense
promise... mais, grâce au ciel!... et à vous...
L’ABBÉ, _vivement_
Ah! ne me parlez pas ainsi... car vous me désespérez! un instant j’ai
cru connaître la personne, tout me prouvait que c’était la Duclos...
LA PRINCESSE
La Duclos!
L’ABBÉ
Votre mari lui-même paraissait convaincu... il me l’avait dit et
démontré...
LA PRINCESSE
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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