DE GRIGNON. Et dussiez-vous[77] ne pas me le pardonner ... dussiez-vous
m'en vouloir!
LA COMTESSE, _de même._ Vous en vouloir! mon ami, mon véritable ami ...
ainsi, c'est bien certain, vous m'aimez? vous me trouvez belle?... Ah!
jamais paroles ne m'ont été si douces ... et si vous saviez ... si je
pouvais vous dire....
DE GRIGNON. Ah! je n'en demande pas tant ... l'émotion ... le trouble où
je vous vois suffiraient à me faire perdre la raison.... (_On entend en
dehors à droite le bruit d'un orchestre._)
LA COMTESSE. Qu'est-ce que cela?
DE GRIGNON. Ah! mon dieu! j'oubliais ... une surprise ... une fête ...
la vôtre.
LA COMTESSE. Ma fête! je n'y pensais plus.
DE GRIGNON. Mais nous y pensions, nous et votre nièce ... et là, dans le
grand salon, vos amis, les habitants du village ... tous vos gens....
LA COMTESSE. Mes gens!
DE GRIGNON. Bal champêtre[78] et concert.
LA COMTESSE. Un bal! un concert.... (_A part._) Il sera là.... (_Haut._)
Oh! merci, mon ami, venez, venez, nous danserons....
DE GRIGNON. Oui, madame.
LA COMTESSE, _à part._ Il sera là ... il nous entendra ... il nous
jugera.[79] ... (_A de Grignon._) Venez, mon ami, je suis si heureuse.
DE GRIGNON. Et moi donc![80]
LA COMTESSE. Venez, venez!... (_Ils sortent par la porte à droite._)
ACTE DEUXIÈME
(_Même décor._)
SCÈNE I
DE GRIGNON, _sortant de l'appartement à droite, puis_ MONTRICHARD,
_entrant par le fond._
DE GRIGNON. C'est étonnant!... depuis l'aveu qu'elle m'a fait ... elle
ne me regarde plus!... Et pourtant ... quand je me rappelle son trouble
de ce matin, sa physionomie ... tout me dit que je suis aimé ... tout
... excepté elle!... Ah! c'est qu'une lettre passionnée ... des paroles
brûlantes ne suffisent pas pour la connaissance de mon amour ... il
faudrait des preuves réelles ... des actions.... (_Remontant le théâtre
et voyant monsieur de Montrichard qui entre précédé d'un maréchal des
logis de dragons,[81] auquel il parle bas._) Quel est cet étranger?
MONTRICHARD, _au dragon._ Que mes ordres soient exécutés de point en
point! Rien de plus, rien de moins! vous entendez?
LE DRAGON, _saluant et se retirant_. Oui, monsieur, le préfet.[82]
MONTRICHARD, _s'avançant et saluant de Grignon_. Madame la comtesse
d'Autreval, monsieur.
DE GRIGNON. Elle est au salon, environnée de tous ses amis, dont elle
reçoit les bouquets.... C'est sa fête ... mais dès qu'elle saura que
monsieur le préfet du département....
MONTRICHARD. Vous me connaissez, monsieur?
DE GRIGNON. Je viens d'entendre prononcer votre nom.... (_Faisant
quelques pas vers le salon_) et je vais....
MONTRICHARD. Ne vous dérangez pas, de grâce! rien ne me presse!... Quand
on est porteur de fâcheuses nouvelles....
DE GRIGNON. Ah! mon dieu!
MONTRICHARD. La comtesse, que je connais depuis longtemps, a toujours
été parfaite[83] pour moi, et, dernièrement encore, le ministre ne m'a
pas laissé ignorer qu'elle avait parlé en ma faveur.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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