« Je crois donc, continua Blackcross, que l’heure est proche où
l'Univers entier sera saturé de tableaux, paysages mornes, figures
mythologiques, épisodes historiques, natures mortes et autres oeuvres
quelconques dont les nègres mêmes ne voudront plus; ce sera le moment
béni où la peinture mourra de faim; les gouvernements comprendront
peut-être enfin la lourde folie qu’ils ont commise en ne décourageant
pas systématiquement les arts, ce qui est la seule façon pratique de
les protéger en les exaltant. Dans quelques pays résolus à une réforme
générale, les idées des iconoclastes prévaudront; on brûlera les musées
pour ne pas influencer les génies naissants, on proscrira la banalité
sous toutes ses formes, c’est-à-dire la reproduction de tout ce qui
nous touche, de tout ce que nous voyons, de tout ce que l’illustration,
la photographie ou le théâtre peut nous exprimer d’une façon
suffisante, et l’on poussera l’art, enfin rendu à sa propre essence,
vers les régions élevées où nos rêveries cherchent toujours des voies,
des figures et des symboles.
« L’art sera appelé à exprimer les choses qui semblent intraduisibles,
à éveiller en nous, par la gamme des couleurs, des sensations
musicales, à atteindre notre appareil cérébral dans toutes ses
sensibilités même les plus insaisissables, à envelopper nos multiformes
voluptés esthétiques d’une ambiance exquise, à faire chanter dans un
accord rationnel toutes les sensations de nos organes les plus
délicats; il violentera le mécanisme de notre pensée et s’efforcera de
renverser quelques-unes de ces barrières matérielles qui emprisonnent
notre intelligence, esclave des sens qui la font vivre.
[Illustration]
« L’art sera alors une aristocratie fermée; la production sera rare,
mystique, dévote, supérieurement personnelle. Cet art comprendra
peut-être dix à douze apôtres par chaque génération et, qui sait! une
centaine au plus de disciples fervents.
« En dehors de là, la photographie en couleur, la photogravure,
l’illustration documentée suffiront à la satisfaction populaire. Mais
les _salons_ étant interdits, les paysagistes ruinés par la
photopeinture, les sujets d’histoire étant posés désormais par des
modèles suggestionnés, exprimant à la volonté de l'opérateur la
douleur, l’étonnement, l’accablement, la terreur ou la mort, toute la
peinturographie en un mot devenant une question de procédés mécaniques
très divers et très exacts, comme une nouvelle branche commerciale, il
n’y aura plus de peintres au XXIe siècle, il y aura seulement quelques
saints hommes, véritables fakirs de l’idée et du beau qui, dans le
silence et l’incompréhension des masses, produiront des chefs-d’oeuvre
dignes de ce nom. »
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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