James Wittmore se préoccupa longuement de la prédominance
intellectuelle et morale des jeunes continents sur les anciens, vers la
fin du siècle prochain. Il laissa entendre que le vieux monde
abdiquerait peu à peu son omnipotence et que l’Amérique prendrait la
tête du mouvement dans la marche du progrès, tandis que l’Océanie, à
peine née d’hier, se développerait superbement, démasquerait ses
ambitions et occuperait une des premières places dans le concert
universel des peuples. L’Afrique, ajoutait-il, cette Afrique toujours
explorée et toujours mystérieuse, dont on découvre à chaque instant des
contrées de milliers de milles carrés, conquise, si péniblement à la
civilisation, malgré son immense réservoir d’hommes, ne semble pas
appelée à jouer un rôle proéminent; ce sera le grenier d’abondance des
autres continents, il se jouera sur son sol, tour à tour envahi par
différents peuples, des parties peu décisives. Les masses d’hommes,
dans leur violente envie de posséder cette terre vierge, s’y
rencontreront, s’y battront et y mourront, mais la civilisation et le
progrès ne s’y installeront que dans des milliers d’années, alors que
la prospérité des États-Unis sera sur son déclin et que de nouvelles et
fatales évolutions assigneront un nouvel habitat aux ensemencements du
génie humain.
Julius Pollok, un doux végétarien et savant naturaliste, se plut à
imaginer ce qu’il adviendrait des moeurs humaines, quand, grâce à la
chimie et à la réalisation des recherches actuelles, l’état de notre
vie sociale sera transformé et que notre nourriture, dosée sous forme
de poudres, de sirops, d’opiats, de biscuits, tiendra en un petit
volume. Alors plus de boulangers, de bouchers, de marchands de vin,
plus de restaurants, plus d’épiciers, quelques droguistes, et chacun
libre, heureux, susceptible de subvenir à ses besoins pour quelques
sous; la faim biffée du registre de nos misères, la nature rendue à
elle-même, toute la surface de notre planète verdoyante ainsi qu’un
immense jardin rempli d’ombrages, de fleurs et de gazons, au milieu
duquel les océans seront comparables à de vastes pièces d’eau
d’agrément que d’énormes steamers hérissés de roues et d’hélices
parcourront à des vitesses de cinquante et soixante noeuds, sans
crainte de tangage ou de roulis.
Le cher rêveur, poète en sa manière, nous annonçait ce retour à l’âge
d’or et aux moeurs primitives, cette universelle résurrection de
l’antique vallée de Tempé pour la fin du XXe siècle ou le début du
XXIe. Selon lui, les idées chères à lady Tennyson triompheraient à
brève échéance, le monde cesserait d’être un immonde abattoir de bêtes
paisibles, un affreux charnier dressé pour notre gloutonnerie et
deviendrait un jardin délicieux consacré à l’hygiène et aux plaisirs
des yeux. La vie serait respectée dans les êtres et dans les plantes,
et dans ce nouveau paradis retrouvé ainsi qu’en un Musée des Créations
de Dieu, on pourrait inscrire partout cet avis au promeneur: Prière de
ne pas toucher.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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