La prédiction idéaliste de notre ami Julius Pollok n’eut qu’un succès
relatif; on reprocha à son programme un peu de monotonie et un excès de
religiosité panthéiste; il sembla à quelques-uns qu’on s’ennuierait
ferme dans son Eden reconstruit, au bénéfice du capital social de tout
l’Univers, et l’on vida quelques verres de champagne de plus afin de
dissiper la vision de cet avenir lacté rendu aux pastorales, aux
géorgiques, à toutes les horreurs de la vie inactive et sans lutte.
« Utopie que tout cela! S’écria même l’humoriste John Pool; les
animaux, mon cher Pollok, ne suivront pas votre progrès de chimiste et
continueront à s’entre-dévorer selon les lois mystérieuses de la
création; la mouche sera toujours le vautour du microbe, de même que
l’oiseau le plus inoffensif est l’aigle de la mouche, le loup s’offrira
encore des gigots de moutons et la paisible brebis continuera comme par
le passé à être la panthère de l’herbe. Suivons la loi commune qui
régit l’évolution du monde et, en attendant que nous soyons dévorés,
dévorons. »
[Illustration: LOISIRS LITTÉRAIRES AU XXe SIÉCLE]
Arthur Blackcross, peintre et critique d’art mystique, ésotérique et
symboliste, esprit très délicat et fondateur de la déjà célèbre École
des _Esthètes de demain_, fut sollicité de nous exprimer ce qu’il
pensait devoir advenir de la peinture d’ici un siècle et plus. Je crois
pouvoir résumer exactement son petit discours dans les quelques lignes
qui suivent:
[Illustration]
« Ce que nous appelons _l’Art moderne_ est-il vraiment un art, et le
nombre d’artistes sans vocation qui l’exercent médiocrement avec
apparence de talent ne démontre-t-il pas suffisamment qu’il est plutôt
un métier où l’âme créatrice fait détaut ainsi que la vision? — Peut-on
donner le nom d’oeuvres d’art aux cinq-sixièmes des tableaux et statues
qui encombrent nos salons annuels, et compte-t-on vraiment beaucoup de
peintres ou de statuaires qui soient des créateurs originaux?
« Nous ne voyons que des copies de toute sorte: copies des vieux
maîtres accommodés au goût moderne, reconstitutions toujours fausses
d’époques à jamais disparues, copies banales de la nature vue avec un
oeil de photographe, copies méticuleuses et mosaïquées fournissant ces
affreux petits sujets de genre qui ont illustré Meissonier, rien de
neuf, rien qui nous sorte de notre humanité! Le devoir de l’art,
cependant, que ce soit par la musique, la poésie ou la peinture, est de
nous en sortir à tout prix et de nous faire planer un instant dans des
sphères irréelles où nous puissions faire comme une cure d’aérothérapie
idéaliste.
[Illustration]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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