Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Nous accourûmes. Quel spectacle!… La cuisine était pleine de ces
vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence, au long des murs,
dans les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout.
Sans le vouloir on en écrasait. Pouah! Annou en avait déjà tué
beaucoup; mais plus elle en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient
par le trou de l’évier, on boucha le trou de l’évier; mais le lendemain
soir elles revinrent par un autre endroit, on ne sait d’où.
Il fallut avoir un chat exprès pour les tuer, et toutes les nuits
c’était dans la cuisine une effroyable boucherie.
[14]
Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir.
Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes
nouvelles; les heures des repas étaient changées.…
Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en
famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies.… Ces promenades
de famille étaient lugubres. M. Eyssette grondait, Jacques pleurait tout
le temps, moi je me tenais toujours derrière; je ne sais pas pourquoi,
j’avais honte d’être dans la rue, sans doute parce que nous étions pauvres.
Au bout d’un mois la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la
tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui
aimait ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter.
Elle suppliait qu’on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut
l’embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s’y maria de désespoir.
Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le comble
de la misère.… La femme du concierge montait faire le gros ouvrage;
ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains blanches que
j’aimais tant à embrasser; quant aux provisions, c’est Jacques qui les
faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en lui disant:
“Tu achèteras ça et ça”; et il achetait ça et ça très bien, toujours en
pleurant, par exemple.
Pauvre Jacques! il n’était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette,
de le voir éternellement la larme à l’œil, avait fini par le prendre
en grippe et l’abreuvait de taloches.… On entendait tout le jour:
“Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un âne!” Le fait est [15] que,
lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses moyens.
Les efforts qu’il faisait pour retenir ses larmes le rendaient laid.
M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scène de la cruche:
Un soir, au moment de se mettre à table, on s’aperçoit qu’il n’y à plus
une goutte d’eau dans la maison.
— Si vous voulez, j’irai en chercher, dit ce bon enfant de Jacques.
Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
M. Eyssette hausse les épaulés:
— Si c’est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c’est sûr.
— Tu entends, Jacques,—c’est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
tranquille,—tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.
M. Eyssette reprend:
— Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de même.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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