Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Ici, la voix éplorée de Jacques:
— Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
— Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras,
répond M. Eyssette, et d’un ton qui n’admet pas de répliqué.
Jacques né réplique pas; il prend la cruche d’une
main fiévreuse et sort brusquement avec l’air de dire:
— Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir!
Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne
revient pas. Mme Eyssette commence à se tourmenter:
— Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé!
— Parbleu! que veux-tu qu’il lui soit arrivé? dit [16] M. Eyssette
d’un ton bourru. Il a cassé la cruche et n’ose plus rentrer.
Mais tout en disant cela,—avec son air bourru, c’était le meilleur
homme du monde,—il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce
que Jacques était devenu. Il n’a pas loin à aller, Jacques est debout
sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié.
En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d’une voix navrante et faible,
oh! si faible: “Je l’ai cassée”, dit-il.… Il l’avait cassée!…
Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela
“la scène de la cruche”.
Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents
songèrent à nos études. Un ami de la famille, recteur d’université dans
le Midi, écrivit un jour à mon père que, s’il voulait une bourse d’externe
au collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.
— Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
— Et Jacques? dit ma mère.
— Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile.
D’ailleurs je m’aperçois qu’il a du goût pour le commerce.
Nous en ferons un négociant.
De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s’apercevoir que
Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon
n’avait du goût que pour les larmes, et si on l’avait consulté.…
Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.
Ce qui me frappa d’abord, à mon arrivée au collège, c’est que j’étais
le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas
de blouses; il n’y à que les [17] enfants de la rue, les _gones_,
comme on dit. Moi, j’en avais une, une petite blouse à carreaux que
datait de la fabrique; j’avais une blouse, j’avais l’air d’un gone.…
Quand j’entrai dans la classe; les élevés ricanèrent. On disait: “Tiens!
il a une blouse!” Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit
en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des
lèvres, d’un air méprisant. Jamais il ne m’appela par mon nom; il disait
toujours: “Eh! vous, là-bas, le petit Chose!” Je lui avais dit pourtant
plus de vingt fois que je m’appelais Daniel Ey-sset-te.… A la fin mes
camarades me surnommèrent “le petit Chose,” et le surnom me resta.…
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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