Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna
le petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c’était
le même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant.
Naturellement on se rappela le parapluie d’Annou, le perroquet de Robinson,
et quelques autres épisodes du débarquement. Ces souvenirs égayèrent
un peu ce [24] triste départ, et amenèrent l’ombre d’un sourire sur
les lèvres de Mme Eyssette.
Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
Le petit Chose, s’arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement
la passerelle.
— Sois sérieux, lui cria son père.
— Ne sois pas malade, dit Mme Eyssette.
Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
Le petit Chose ne pleurait pas, lui. La joie de quitter Lyon, le mouvement
du bateau, l’ivresse du voyage, l’orgueil de se sentir homme,—homme libre,
homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,—tout cela l’empêchait de
songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas,
debout sur les quais du Rhône.…
Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale,
fut de se rendre à l’Académie, où logeait M. le recteur.
Ce recteur, ami d’Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et sec,
n’ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable.
Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
quand on l’introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir un
geste de surprise.
— Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!
Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l’air si
jeune, si mauviette!
L’exclamation du recteur lui porta un coup terrible: “Ils ne vont pas
vouloir de moi,” pensa-t-il. Et tout son corps se mit à trembler.
[25]
Heureusement, comme s’il eût deviné ce qui se passait dans
cette pauvre petite cervelle, le recteur reprit:
— Approche ici, mon garçon.… Nous allons donc faire de toi un maître
d’étude.… A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te
sera plus dur qu’à un autre.… Mais enfin, puisqu’il le faut, puisqu’il
faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela pour le
mieux.… En commençant, on ne te mettra pas dans une grande baraque.…
Je vais t’envoyer dans un collège communal, à quelques lieues d’ici,
à Sarlande, en pleine montagne.… Là tu feras ton apprentissage d’homme,
tu t’aguerriras au métier, tu grandiras, puis nous verrons!
Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de Sarlande
pour lui présenter son protège. La lettre terminée, il la remit au petit
Chose et l’engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui donna quelques
sages conseils et le congédia d’une tape amicale sur la joue en lui
promettant de ne pas le perdre de vue.
Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole
l’escalier séculaire de l’Académie et s’en va d’une haleine retenir sa
place pour Sarlande.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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