Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
M. Viot s’inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs,
au contraire, s’agitèrent d’un air ironique et méchant comme pour dire:
“Ce petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!”
Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de dire,
et ajouta avec un soupir: “Je [34] sais qu’en perdant M. Serrières
nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent
un véritable sanglot…); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien
prendre le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer
ses précieuses idées sur l’enseignement, l’ordre et la discipline de
la maison n’auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.”
Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m’était
acquise et qu’il m’aiderait volontiers de ses conseils, mais les clefs
n’étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s’agiter et
grincer avec frénésie: “Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.”
— Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l’hôtel.…
Soyez ici demain à huit heures.… Allez.…
Et il me congédia d’un geste digne.
M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m’accompagna jusqu’à la
porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
cahier.
— C’est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez.…
Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
d’une façon… frinc! frinc! frinc!
Ces messieurs avaient oublié de m’éclairer.… J’errai un moment parmi
les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver
mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le grillage
d’une fenêtre haute et m’aidait à m’orienter. Tout à coup, dans la
nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre.…
Je fis encore quelques pas; [35] la lumière grandit, s’approcha de moi,
passa à mes côtés, s’éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais,
si rapide qu’elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres.… L’une vieille, ridée,
ratatinée, pliée en deux, avec d’énormes lunettes qui lui cachaient la
moitié du visage; l’autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les
fantômes, mais ayant,—ce que les fantômes n’ont pas en général,—
une paire d’yeux noirs, très grands, et si noirs, si noirs.…
La vieille tenait à la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs,
eux, ne portaient rien.… Les deux ombres passèrent près de moi, rapides,
silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que
j’étais encore debout, à la même place, sous une double impression de
charme et de terreur.
Je repris ma route à tâtons, mais le cœur me battait bien fort,
et j’avais toujours devant moi, dans l’ombre, l’horrible fée aux
lunettes marchant à côté des yeux noirs.…
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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