Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Devant cette antipathie universelle j’avais pris bravement mon parti.
Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième
étage, sous les combles: c’est là que je me réfugiais pendant les heures
de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette,
la chambre m’appartenait; c’était ma chambre, mon chez moi.
A peine rentré, je m’enfermais à double tour, je traînais ma malle,—
il n’y avait pas de chaise dans ma chambre,—devant un vieux bureau
criblé de taches d’encre et d’inscriptions au canif, j’étalais dessus tous
mes livres!… et à l’ouvrage!…
L’important pour le quart d’heure était de faire beaucoup de thèmes grecs,
de passer licencié, d’être nommé professeur, et de reconstruire au plus
vite un beau foyer tout neuf pour la famille Eyssette. Cette pensée que
je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait
la vie plus douce.
Si j’avais quelques bonnes heures, j’en avais de mauvaises aussi.
Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les
enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
D’habitude nous allions à la _Prairie_, une grande pelouse qui s’étend
comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.…
Les trois études s’y rendaient séparément; une fois là, on les réunissait
sous la surveillance d’un seul maître qui était [46] toujours moi.
J’avais tout le collège sur les bras. C’était terrible.…
Mais le plus terrible encore, ce n’était pas de surveiller les élèves à
la Prairie, c’était de traverser la ville avec ma division, la division
des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille.
Mes petits, eux, n’allaient pas en rang, ils se tenaient par la main et
jacassaient le long de la route. J’avais beau leur crier: “Gardez vos
distances!” ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
J’étais assez content de ma tête de colonne. J’y mettais les plus grands,
les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique, mais à la queue, quel
désordre! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales,
des culottes en lambeaux! Je n’osais pas les regarder.
Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par
semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c’en était ridicule;
avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau,
et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
Bamban,—nous l’avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus
qu’irrégulière,—Bamban était loin d’appartenir à une famille
aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons
de dire et surtout aux belles relations qu’il avait dans le pays.
Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
[47]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
Reviews
Reviews
No reviews yet
Be the first to share your thoughts on this work.
Join the Discussion
Join the discussion
Sign in to leave a comment or review.
Sign InorCreate an account